" Qu'il s'agisse de penser le devenir ou de l'exprimer, ou même de le percevoir, nous ne faisons guère autre chose qu'actionner une espèce de cinématographe intérieur. Le mécanisme de
notre connaissance usuelle est de nature cinématographique."
Ce blog se propose de porter un regard analytique sur le cinéma d’aujourd’hui et d’hier. Un coup d'œil également sur le parcours des dernières sorties Ciné et DVD. Ici, on décortique le
film, on donne son avis, on parle de nos coups de cœur, etc. N'hésitez pas à laisser vos commentaires.
Séquence nostalgie depressive, voici une rétrospective des génériques du cinéma de minuit sur FR3.
• Générique, période 70-80:
Le générique de mon enfance. Cette séquence précédait les films diffusés le soir sur FR3 (aujourd'hui France 3) dans les années 70 et jusqu'au début des années 80. La musique a été composée par
Francis Lai et s'intitule "Les étoiles du cinéma". Elle sert toujours d'indicatif au "Cinéma de minuit", dans une autre orchestration.
• Générique 1984:
Cette vidéo date d'avril 1984. La photo de tournage dont nous voyons plusieurs détails en gros plan est celle du film de Fritz Lang "Les contrebandiers de Moonfleet" (1955).
• Générique 1991-1992:
Le générique de mon adolescence, avec toujours cette musique pour vous rappeler que la vie est vraiment belle et mérite d’être vécue.
• Le générique actuel:
Le dimanche 11 septembre 2005, le générique du "Cinéma de Minuit" de France 3 a été modifié : une introduction en infographie précède désormais la fameuse séquence où des couples d'acteurs se
succèdent en fondu enchaîné. Cette séquence apparaît maintenant dans un décor de salle de cinéma. La musique est toujours celle de Francis Lai et continue de filer le bourdon aux gamins avant
qu’ils aillent se coucher.
Interprétation : Jim Carrey, Ed Harris, Laura Linney, etc.
Scénario : Andrew Niccol
Production : Andrew Niccol
Musique originale : Burkhard Dallwitz
Film américain
Genre : comédie, science-fiction, drame
Durée : 103 minutes
Dates de sortie : États-Unis : 5 juin 1998 /France : 28 octobre 1998
Truman Burbank mène une vie calme et heureuse. Il habite dans un petit pavillon propret de la radieuse station balnéaire de Seahaven. Il part tous les matins à son bureau
d'agent d'assurances dont il ressort huit heures plus tard pour regagner son foyer, savourer le confort de son habitat modèle, la bonne humeur inaltérable et le sourire mécanique de sa femme,
Meryl. Mais parfois, Truman étouffe sous tant de bonheur et la nuit l'angoisse le submerge. Il se sent de plus en plus étranger, comme si son entourage jouait un rôle. Pis encore, il se sent
observé.
Tant dans la forme que dans le fond, j'ai particulièrement aimé ce film qui, à mon sens, se prête à une lecture quasi-philosophique. Tout d’abord, entre Big brother et
Loft-story, il pointe du doigt les dangers de la télé-réalité et du voyeurisme. Mais surtout, au-delà de cette critique devenue classique (dix ans nous séparent déjà du film), The
Truman Show illustre dans sa première partie la problématique du solipsisme,notion égocentriqueoù la conscience du sujet pensant se définit comme l'unique
réalité. Dit autrement, il n'existerait aucun monde hors de la conscience. Intriguant. De même, le métrage donne ensuite à voir toute la difficulté de s'intégrer et de vivre dans un monde
"déjà-là", déjà donné, et finalement interroge, que pouvons-nous espérer être dans ce monde ? Le monde qui nous entoure peut-il effectivement se trouver en adéquation avec ce que nous sommes ?
Qu’est-ce aussi que devenir adulte ? Tout commence, comme dans Matrix, par la prémisse de base du métrage qui présuppose une sorte de vaste conscience collective et
symbolique qui manipule le héros à son insu. Sa vie est fabriquée de toutes pièces depuis sa naissance afin d’être filmée et dévoilée au monde entier à son insu. Tout n’est que faux-semblants,
trompe-l’œil et illusions dans l’univers de Truman, c’est un rat de laboratoire (studio télé) sur lequel on expérimente le divertissement du peuple et toute sa vie est régie par un seul homme,
Cristof le réalisateur démiurge de l’émission, le dieu trompeur cartésien. Le monde est la co-création de Truman, son rêve, en corrélation directe avec ce qu’il est ou croit être. Ici, la mise en
scène de the Truman show prend tout son relief. Vu sous un angle beaucoup plus général, on pourrait se demander dans quelle mesure pouvons-nous être nous-mêmes les
créateurs du monde qui nous entoure? Finalement, un monde existe-t-il en dehors de ma conscience ? Telle est en substance l'hypothèse de The Truman show,
où le héros apparait intimement lié à tout ce qui se produit autour de lui. A vrai dire, le boulanger qui nous a parlé ce matin, le voisin qui nous a salué sur le palier, l’être cher que
nous avons embrassé au réveil, etc. jouent-ils un rôle hors ma conscience ? est-ce nous-mêmes qui leur avons assigné un tel rôle ou bien un dieu trompeur ?
Avant de savoir si l’on peut douter que des phénomènes perçus soient réellement situés au-delà de notre faculté de perception, affirmons d’emblée qu’à suivre ces pistes, nous ne trouverons
certainement aucune vérité dans le fond mais ces questions seront en mesure ensuite, selon la dialectique du film, de nous mettre sur le chemin du vrai. La première d’entre elles consiste à
savoir s’il existe effectivement un monde hors de ma conscience, ou plus précisément, le mode d’apparaître du monde est-il ou non une illusion ? Descartes, en prenant l’exemple de la faculté
du rêve à nous rendre dupes, tente de démontrer qu’il est possible que des représentations de l’esprit produisent l’impression des choses perçues à l’extérieur de celui-ci alors qu’elles restent
en réalité un phénomène interne à l’esprit et causé par lui-même. On ne pourrait de ce fait conclure à partir de l’impression d’extériorité des phénomènes que cette extériorisation est effective.
Que signifie alors le terme « exister » quand on l’applique aux choses perçues ? Si je dis que cette pomme ou cette bougie existent, je veux en fait signifier par-là qu’un certain
nombre de propriétés (couleur, forme, saveur, etc.) apparaissent à mes sens. Mais même si elles apparaissent comme extérieures, leur apparaitre est-il une opération qui se produit à l’extérieur
de ma perception ? Non, car elles apparaissent en tant qu’elles sont perçues. Une couleur, par exemple, n’existe pas en dehors du fait qu’elle est perçue (par exemple, les couleurs des
molécules n’apparaissent pas au microscope); ce qui signifie que le vert de la pomme ou le nacre de la cire ne sont pas des réalités en soi. Sans personne pour les percevoir, elles n’existeraient
pas. Cette logique amène un philosophe comme Berkeley à affirmer que l’existence n’est rien en dehors de l’ordre de perception et rien non plus au dehors du « perçu ». Je suis le monde.
N’est-ce pas aussi ce qu’il nous est arrivé de croire lorsque nous étions enfants ? Est-il possible que nous soyons tous des Truman ?
En poursuivant notre logique, on pourrait émettre l’hypothèse selon laquelle l’impression d’extériorité (du monde), serait causée par notre structure perceptive elle-même. Ainsi, Kant raisonne de
la manière suivante : l’espace qui structure le monde n’est pas une réalité extérieure puisqu’avant toute expérience sensible, cette réalité doit être présupposée comme forme de la
représentation pour expliquer la possibilité de « rapporter certaines sensations à quelque chose d’extérieur à moi. » Il y aurait une sorte de preuve intuitive de ce que
l’espace relève de la forme de notre représentation, en effet nous pouvons aisément imaginer une absence d’objets dans l’espace, alors que nous ne pouvons pas imaginer l’absence d’espace
lui-même. Si l’imagination de cette absence est impossible, c’est que c’est l’imagination elle-même qui est spatialisante. Schopenhauer utilise cette logique kantienne pour en
déduire que le monde n’est qu’une représentation, représentation qui ne dure qu’autant que dure l’esprit et qui cesse avec sa mort. Une pièce de théâtre en quelques actes, un show minuté, voilà
qui nous place plus que jamais dans la dynamique philosophique dont le film se fait le témoin.
En effet, le problème cartésien de l’extériorité illusoire du rêve, la difficulté d’attribuer une autre signification au terme « exister » que l’acte de perception ainsi que la
représentation de l’extériorité comme forme intrinsèque de notre structure perceptive semblent être des arguments suffisants pour mettre en doute, pour un temps, notre croyance naturelle en une
extériorité du monde par rapport à notre conscience, et valider ainsi la métaphore du film. Mais le voile jeté sur le réel fini par tomber nécessairement. Dés-lors, ce que le métrage nous donne à
voir dans sa seconde moitié est ce qu’il faut appeler une « prise de conscience ». Truman vit une seconde naissance dans laquelle il découvre qu’un monde peut bien exister
en dehors de la conscience, c’est certain, mais que ce monde n’en reste pas moins lié à la conscience qu’il en prend. Plus généralement, je ne peux pas changer le monde arbitrairement, soit, mais
je peux changer ma conscience du monde et justement ce changement de conscience peut lui-même tout changer. Avec cette thèse, nous finissons nécessairement par tomber d’accord. Certes, j’ai un
immense pouvoir de décision dans l’ordonnance de mon existence, et il est clair qu’il n’y a pas un monde seulement dans ma conscience. Ici, le film pourra apparaitre comme un film initiatique,
dans lequel on voit un héros éclore à l’âge adulte et renoncer tant bien que mal à certaines illusions de l’enfance. Le monde ne se joue pas exclusivement pour nous et ne répond pas avec notre
volonté. Une catastrophe naturelle, par exemple, se produit bien à l’extérieur de notre esprit alors même que celui-ci ne l’a pas souhaitée et qu’elle s’est produite tout de même contre sa
volonté. En d’autres termes, un monde qui ne coïncide pas en tout avec notre volonté ne peut-être causée que par un principe indépendant de celle-ci. Le monde perçu est nécessairement une réalité
extérieure à mon esprit. En ce sens, le Cogito cartésien ne serait pas premier et autosuffisant, mais secondaire et s’obtenant artificiellement grâce à un fond préréflexif qui le précède. C’est
ce que suggère Merleau-Ponty lorsqu’il affirme que le monde n’est pas quelque chose de la conscience mais, au contraire, la conscience est quelque chose du monde. Reste que le metteur en scène de
ma vie n'est pas au-dehors de moi, il n'est pas sur des nuages, dans sa tour de contrôle en train de me manipuler. Il est en moi. On constate sous cet angle à quel point le film est une
appréciable apologie de la liberté, (sans parler de la dimension affective qui est le moteur même dans le « scénario » de la prise de conscience). Il ne s’agit pas tant de rêver de
s’échapper hors du monde présent en disant que tout est factice dans la société moderne qui est sous nos yeux, que de prendre « conscience », comme Truman, qu’il n’existe aucun
déterminisme caché et que l’on est toujours libre d’essayer de « se refaire ».