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" Qu'il  s'agisse de penser le devenir ou de l'exprimer, ou même de le percevoir, nous ne faisons guère autre chose qu'actionner une espèce de cinématographe intérieur. Le mécanisme de notre connaissance usuelle est de nature cinématographique." 
                             
                                   H. Bergson, l'Evolution créatrice.

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Envie de continuer de parler des films après la séance? Ici, "on refait le film", on l'encense ou le critique, qu'il soit récent ou plus ancien. Sans prétention, ce blog se propose de jeter un regard analytique sur le 7ème art. N’hésitez pas à laisser votre avis. Bonne lecture…


 

 

Mercredi 7 mai 2008


Fan de Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro depuis la première heure, je ne résiste pas à l’envie de vous faire découvrir ou redécouvrir « Foutaises », un court métrage génial de 1990. N’hésitez pas à cliquer, le tout ne dure même pas 8 mn.
                    

                            
                         
                           

 
Fiche Technique:

• Titre: Foutaises
• Réalisation, scénario  : Jean-Pierre Jeunet
Montage et Son :  Marc Caro
Image : Jean Poisson
• Musique : Carlos d'Alessio
• Interprétation : Dominique Pinon
• Production : Zootrope
• Film : 35 mm, noir et blanc
• Format : 1,8
• Durée : 7 mn 30

L’histoire est on ne peut plus simple : Le narrateur (Dominique Pinon), seul face à la caméra, comme s’il s’adressait directement à nous, dresse la liste de ce qu’il aime et de ce qu’il n’aime pas.
 

En empruntant au poète G. Pérec (Je me souviens) et au penseur R. Barthes (Roland Barthes par Roland Barthes) le système binaire « J’aime / J’aime pas », Jeunet nous livre une œuvre à la fois sensualiste et nostalgique, bourrée d’humour et de fantaisies, qui s’adresse principalement à l’enfant qui ne s’est pas éteint en nous. Le titre même, « Foutaises », évoque dans le même temps la futilité, les choses sans intérêt, et l’absence de sérieux, la légèreté du ton. Dominique Pinon est un adulte qui n’a pas grandit. Ses grimaces, dignes d’une cour de récré, très habilement mises en valeur par une série de gros plans, en témoignent avec force. Son faciès est si éloquent que l’on se croirait parfois dans un dessin-animé. Pour cette interprétation du complexe de Peter Pan (phénomène actuellement à la mode avec les « adulescents »), l’acteur fétiche de Jeunet fait merveille, son jeu et son physique s’y prêtant parfaitement. Une gueule et une respiration. Tel un enfant, il ne justifie jamais son propos et ses goûts semblent aussi arbitraires que gratuits. (On verra que ce n’est pas le cas).  Ses références sont autant de petites vignettes que l’on collait sur les cahiers et qui nous ramènent à l’enfance des années 60-70 (la génération du réalisateur, né en 1953) : Bibi Fricotin, Razibu Zouzou, le p'tit Cérébos et puis aussi Tintin et Thierry la Fronde ("Thierry la Fronde est un imbécile ! Il a une fronde en matière plastique ! Il l'a achetée à Prisunic à 100 balles. »). Il dit : « J’aime croquer les oreilles des petits beurres », et l’on peut facilement voir dans ces petits beurres l’équivalent de la madeleine de Proust.
Il dit : « et j'aime toujours pas : les cadavres des sapins de Noël sur les trottoirs en janvier » et l’on comprend qu’il refuse la perte des illusions protectrices de son enfance. A la manière d’une comptine, tour à tour clown gai et triste, son catalogue de petits plaisirs et déplaisirs se décline en noir et blanc pendant 8 min très intenses et inventives. Evidemment, le choix même du noir et blanc n’est pas une option esthétique gratuite et permet tout autant un regard nostalgique par-dessus notre épaule qu’un hommage à la culture audiovisuelle de l’époque en question. [La génération de Jeunet est la première à disposer d’une culture-télé].

 

Ceux qui ont aimé Amélie Poulain se souviendront que ce procédé (J’aime/J’aime pas) a été réutilisé par Jeunet pour la présentation des personnages de l’histoire. (De même, les amoureux de Délicatessen auront fait le rapprochement entre la scène d’ouverture du court et celle du long métrage). Toutefois, avec Foutaises, il ne s’agit pas d’un simple exercice de style. Sans cesse, la forme rejoint le fond. Par exemple, la musique de Carlos d'Alessio, entièrement composée de valses au piano, nous fait admirablement virevolter, en pas-chassés mélodieux, d’un « J’aime » à un « J’aime pas ». Certes, la bi-polarité des goûts du narrateur permet une succession rapide des plans et donc une réalisation assez rythmée (preuve s’il en est que Jeunet a du talent) ; toutefois, ce kaléidoscope d’images, qui s’apparente à une somme d’impressions et de sensations qui nous estampille, n’est pas si aléatoire qu’il n’y parait. En effet, l’époque de notre enfance correspond à la période la moins conceptuelle de notre existence. A  5 ans, à 8 ans, à 10 ans… les petits bouts d’homme et de femme que nous étions ne retenaient que la surface des choses, et ces petits détails avaient valeur d’événements. Ce sont-là des impressions et des
sensations qui ont imprimé leur trace sur cette « table rase » qu’est la mémoire immaculée d’un enfant. Dés-lors, par le truchement d’une déclinaison systématisée, ce court tend à montrer que le fondement des idées, de la connaissance, somme toute, de l’identité correspond principalement à notre perception sensible de la réalité. Ici, la construction du monde dépend entièrement du témoignage des sens. C’est pourquoi, les unes après les autres, les réminiscences de nos cinq sens sont évoquées. Tout d’abord, le goût : « Et puis j'aime bien : faire une seule bouchée des jaunes d'oeuf sur l'plat... Manger l'jambon à même le papier... », puis le toucher : «r’monter mes chaussettes […] J’aime pas m’arracher les poils du nez».  Viennent ensuite la vue (le cinéma est visuel par essence) : « J'aime bien le graffiti du bout de ma rue [...] J’aime bien être témoin d’une scène si invraisemblable… » et l’odorat : « l'odeur du pain grillé le matin […] et puis le p'tits pots de colle blanche… » Pour finir avec l’ouïe : « J'aime bien allumer la radio et tomber sur la chanson que j'avais justement envie d'écouter… » Nous l’écrivions plus haut, il n’y a pas de hasard dans cette construction, mais plutôt la tentation d’une mise en système de la mémoire subjective du corps. Nous sommes « gros » des souvenirs de nos premières années. « Ouvrir un livre plusieurs mois après les vacances et puis r’trouver du sable entre les pages… Ouais ».

Pour toutes ces raisons, encore que je n'ai pas suffisamment insisté sur l'humour omniprésent, je ne saurai que trop vous conseiller Foutaises. Certes, il arrive parfois que la vie nous confronte à de très profondes peines ou à des joies insondables, mais elle offre aussi et surtout son lot d’instants minuscules, à peine perceptibles, qui effleurent la surface de notre peau d’une manière cyclothymique et prégnante. C’est tout cela, et plus encore, que ce court nous donne à voir. Enfin, si vous avez encore besoin de raisons pour être convaincu, sachez que Foutaises a été récompensé aux Festivals de Clermont-Ferrand et de Tignes en 1991.

 
« Et pour finir, quand je vais au cinéma voir un film, j'aime bien quand arrive le mot » :

                                                                            
  
par Baccawine publié dans : Court-métrage communauté : Cinéma
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Dimanche 4 mai 2008

 

 



Fiche technique :

Titre : L’Ennemi intime

Réalisateur : Florent Emilio Siri  

Scénario et dialogue : Patrick Rotman

Adaptation : Florent-Emilio Siri et Patrick Rotman

Interprétation : B. Magimel, A. Dupontel, A. Recoing, M. Barbé, Fellag, L. Tazaraït, …

Musique : Alexandre Desplat

Photographie : Giovanni Fiore Coltellacci

Genre : Drame / Film de guerre

Pays d’origine : France

Durée : 1h48

Date de sortie cinéma : 03 octobre 2007

Date de sortie DVD : 16 avril 2008


     Voici un film dont le ton et le propos, il y a encore une bonne dizaine d’années de cela, n’auraient pas été possibles. Le sujet est on ne peut plus épineux : il s’agit de jeter un regard sur le conflit qui opposa la France à l’Algérie en 1954, d’où le titre : « L’Ennemi intime ». Nous disons conflit à dessein (à l’époque on ne parlait dans les actualités que « d’événements ») dans la mesure où il fallut attendre 1999 pour que l’Etat français reconnaisse qu’il s’agissait-là bel et bien d’une guerre et non d’une simple « restauration de l’ordre » comme l’affirme le sergent Dupontel dans le film. Plus encore, incontestablement, c’est à la dénonciation de l’échec colonial le plus retentissant de notre histoire auquel s’attaque le cinéaste Florent-Emilio Siri par le prisme du film de guerre « à l’américaine ».

     Commençons par rappeler le contexte : Avant l’insurrection de 1954, l’Algérie est la seule colonie française à être divisée en départements. Dirigée par un gouvernement général, elle est considérée par Paris comme un territoire français à part entière, au même titre que la métropole. Entre la seconde guerre mondiale et le début des années 50, le nationalisme algérien s’affirme de plus en plus par l’entremise de l’Armée de libération nationale (ALN), émanation d’un nouveau parti politique, le Front de libération nationale (FLN). Néanmoins, alors que la France procède à une vague de décolonisation de quasiment tous ses autres territoires outre-mer, le président choisit, en 1959, d’accentuer la répression et envoie quelques 500 000 soldats sur le territoire algérien, professionnels ou simples appelés du contingent. C’est dans cette situation que le lieutenant Terrien (Magimel), pour sa toute première affectation, rejoint le sergent Dougnac (Dupontel) en régions Kabyles afin d’y débusquer un leader indépendantiste… Voilà pour le décor et la trame du film.

 


     Que l’on imagine maintenant, en 2008, une salle de cinéma quelque part en France, qui projette ce film. Qui sont les spectateurs ? L’un est petit fils de harkis, l’autre de rapatriés d’Algérie, l’oncle de son voisin, immigré algérien en France, était militant indépendantiste pendant la guerre d’Algérie, et puis, deux rangs plus haut, il y a des Antillais, lointains descendants d’esclaves, des Bretons, des Corses et, plus à droite, des français originaires du Sénégal et du Vietnam. Au dernier rang, il y a des Alsaciens et des Normands. Comment le réalisateur doit-il alors aborder l’histoire de la colonisation et celle de la décolonisation de l’Algérie, le conflit en lui-même, ainsi que toutes les atrocités qu’il a générées, voilà toute la question du problème qu’à tenter de résoudre, en se basant sur des faits et des personnages qui ont réellement existé, L’Ennemi intime

     Florent-Emilio Siri utilise une intrigue assez classique pour mettre en scène ce problème (somme toute, il ne fait qu’adapter le roman et le documentaire éponymes de Patrick Rotman).  Au premier degré, c’est à un vulgaire film de guerre auquel nous assistons. Celui-ci est même basiquement structuré comme le sont les jeux vidéos en la matière, l’histoire évoluant de mission en mission, de level en level. Une troupe de soldats français est envoyée en territoires ennemis, avec à leur tête deux leaders charismatiques, différents et antagonistes. Dupontel d’un côté, déjà blasé de toutes les terribles actions auxquelles il a dû concéder au nom d’une idée de la patrie à laquelle il ne croit plus ; et Magimel de l’autre, qui débarque tout frais émoulu avec ses idéaux humanistes et y laissera ses illusions et des cicatrices. Rien de nouveau sous le soleil si ce n’est une certaine ressemblance avec la trame de Platoon (O. Stone). Quoiqu'il en soit, si vous aimez les films d’action, vous allez être servis. Les cadavres ne sont pas ici suggérés mais entassés. L’ambiance du film est oppressante, principalement grâce à la musique de Alexandre Desplat, le son lugubre et lancinant de la trompette (qui rappelle un peu celle de M. Davis) fonctionnant à merveille dans le décor de pierres de Kabylie. De même, la magnifique photographie crépusculaire (de Giovanni Fiore Coltellacci) resserre encore de quelques crans la boucle de la tension régnante. Pour ce qui est des scènes de combats, nerveuses et rythmées, Florent-Emilio Siri peut s’enorgueillir de hisser sa réalisation à la hauteur de celles des spécialistes Hollywoodiens. A titre personnel, je trouve que ce n’est pas nécessairement une qualité, certaines de ces scènes étant trop réductrices et appauvrissantes. Il n’existe pas de règles préétablies qui stipuleraient que plus le cinéma est spectaculaire et riche en effets et meilleur il est. Respecter un tel schéma revient à reproduire des recettes toutes faites, et ce n’est plus à une œuvre artistique à laquelle nous avons à faire mais à un produit d’artisan. C’est à mon sens ici que se situe le point faible du film. Sans doute y avait-il un genre plus pertinent que celui-ci pour envisager une réflexion de fond sur le problème. Sur le plan de l’interprétation, on pourra  aussi reprocher à Magimel d’en faire des tonnes. Il laisse l’impression de prendre la pose « beau-gosse » en permanence, et son jeu monocorde, « à la Alain Delon », finit par lasser. (D’autant plus décevant que j’apprécie beaucoup cet acteur en général). En revanche, Dupontel est plutôt crédible en baroudeur supplicié de l’intérieur et sa prestation, tout en sobriété et émotion retenue, est très efficace. Libre à chacun de voir en lui ou non un salaud. Egalement, l’acteur Lounès Tazaraït, qui joue Saïd, m’a personnellement convaincu. Toutefois, nous l’avons dit, tout ceci ce constitue que le premier degré de l’histoire, or, c’est en l’envisageant au second degré qu’elle prend toute sa complexité.



     Reconnaissons-le, sur le fond, Florent-Emilio Siri ne s’est pas caché derrière son petit doigt. Il ne s’est pas contenté d’un film d’action,  heureusement d’ailleurs car celui-ci perdrait l’essentiel de ce qui fait son intérêt. Sa réalisation aborde ou dénonce de front un certain nombre de thématiques compliquées au regard de l’histoire (les dérives du pouvoir militaire, tortures, massacres en masse, ambiguïtés psychologiques, suicides, etc.) tout en s’évertuant à rester, sur le fond, dans un cadre objectif relativement proche du documentaire. On ne peut pas franchement dire que L’ennemi Intime soit de parti-pris. Il ne s’agit pas d’un film nationaliste, au contraire. Certes, c’est la vision côté français qui nous est proposée (environ un plan sur dix fait apparaître le drapeau bleu-blanc-rouge en toile de fond, ce qui ne manque jamais de  me faire frémir), mais dans le même temps le film nous montre très bien la complexité de la situation des algériens. Le titre même se veut impersonnel, (le « l » apostrophe est indéfini). L’ennemi intime est une locution valable pour chacun des deux camps. Plus encore, c’est « l’entre-deux » camps que j’ai trouvé très subtilement traité. Avec intelligence, le réalisateur s’attarde sur le tiraillement de ces soldats algériens dont certains ont combattu ensemble aux côtés des français contre les allemands, et qui se retrouvent-là ennemis,  perdus entre leurs deux « patries ».  Comme une cigarette qui se consume des deux côtés. Le sous-titre même du film "Il n'y a pas pire ennemi que soi-même" résume parfaitement l’antagonisme profond qui se joue dans les esprits et les cœurs des protagonistes de l’histoire. On pourra donc apprécier les nuances et la sensibilité du film dans l’évocation de cette déchirure. (Sous cet angle, le personnage de Saïd est très intéressant, notamment lorsqu’il explique que pour les Fellagas, la présence militaire des français en Algérie est vécue comme celle de l’occupation de la France par les allemands).

 

     De même, les exactions atroces des soldats français, comme celles des soldats algériens, ne sont pas dissimulées, et c’est peut-être là la grande révolution du film. La torture est crument montrée, notamment les scènes d’électrocution où l’on voit un malheureux trouffion tourner la manivelle qui fournit l’électricité. La retranscription minutieuse insiste sur les détails et colle tristement mais authentiquement à ce qui s’est exactement passé. Référons-nous à cette Lettre d’un séminariste, sous lieutenant appelé au 7e BCA (cité dans La Guerre d’Algérie de R. Branche et S. Thénault) : « On pratiquait aussi le « téléphone », c'est-à-dire des décharges de courant, avec la magnéto du téléphone de campagne […] Après pareil traitement, le gars passait la nuit dehors, attaché à un poteau. Le matin, le capitaine sortait avec une patrouille et descendait le gars. » Il y a quelque temps (2005), on débattait encore de façon hypocrite du « rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord. » Aujourd’hui, il est permis de dire que les français torturaient eux aussi. Voilà une réalité qui ne peut manquer d’être choquante, hier comme aujourd’hui. C’est aussi pour cette raison que l’on peut voir dans ce film un moment charnière de la représentation de ce conflit dans l’idéologie populaire. Lorsqu’un tel événement fait son apparition dans l’univers du cinéma (ou encore celui de la publicité), c’est qu’il est en bonne voie d’être assimilé et digéré. Il est néanmoins surprenant qu’un pays comme la France, si prompt à donner des leçons de morale au monde entier, ait attendu si longtemps pour faire face à ses responsabilités. Sous cet angle, prenons une comparaison : il ne s’est écoulé qu’une poignée d’années entre la guerre du Vietnam (1973) et un film dénonciateur comme Voyage au bout de l'enfer (1979 - ma référence absolue en la matière, de Michael Cimino), ou encore Rambo (1982) ou Platoon (1986). En revanche, une cinquantaine d’années séparent la guerre d’Algérie de L’Ennemi intime. C’est dire à quel point les français ont persisté à se voiler la face. (Cette remarque est aussi, bien-sûr, valable pour Indigènes (2006) de Rachid Bouchareb). Bref, dans cette mouvance, un tabou semble être  tomber.

 


     A barbare, barbare et demi, les français sont des sauvages comme les autres. Il apparait que pour en prendre conscience, et pour que le propos de ce film soit rendu possible, au-delà de la négation et de la manipulation, un temps de maturation a été nécessaire. Savary, dans ses Lettres d'Egypte,  disait que pour ressentir tout l'émotion des pyramides, il ne faut en être ni trop proche ni trop éloigné. Il en va manifestement de même pour celles liées aux horreurs de la guerre d’Algérie. Près de cinquante ans se sont tout de même écoulés. Certes, il y a là une part de la haute estime de soi dans laquelle le peuple se tient, mais aussi, l’écran de fumée des informations qui revenaient en métropole à l’époque participait à maintenir la masse dans l’ignorance. Ainsi, le passage où B. Magimel, désaffecté et remercié par une médaille, rentre en France et visionne dans un cinéma les actualités en noir et blanc, est très révélateur. Ce passage nous donne à voir le contraste entre l’actualité et son traitement national. Tout d’abord, le conflit en Algérie n’occupe pas la une, les actualités s’ouvrent par la consommation d’essence des métropolitains qui partent en vacances. Les images de la guerre n’apparaissent que secondairement, ce qui bien-sûr a pour conséquence d’en atténuer l’importance. En outre, ces images sont sélectionnées, tirées de leur contexte, tandis que la voix-off nasillarde se fend d’un commentaire en parfais décalage avec la réalité : « En Kabylie, les jeunes appelés protègent les champs où les paysans peuvent travailler en toute tranquillité. Ainsi, grâce à la présence pacifiste de notre armée, se prépare l’Algérie de demain. » Sans complaisance, le réalisateur évoque donc la manière hypocrite avec laquelle le problème fut traité par les médias français (rebaptisé de nos jours « Phénomène CNN »). On comprend aisément pourquoi le témoin privilégié de cette désinformation qu’est le lieutenant Magimel sort écœuré du cinéma et choisit de retourner au front.


     La fin de l’histoire, nous la connaissons tous, l’Algérie est devenue indépendante en 1962. Pour mémoire, De Gaulle mena des négociations avec les nationalistes à partir de 1960 en vue de résoudre la crise. Toutefois, une partie de l’armée et des colons refusèrent toute idée d’indépendance et, organisée en structure clandestine (OAS), fit perdurer le conflit sous forme d’attentats sanglants en Algérie et en France. Ce n’est que le 18 mars 1962, à la signature des accords d’Evian que les pourparlers aboutiront et que l’indépendance sera reconnue. Cette issue nous est connue aujourd’hui mais le réalisateur insiste pour nous faire entendre qu’elle était prévisible avant même le début des hostilités meurtrières. (« C’était écrit depuis le début » selon le sergent Dougnac). On retrouve ici la volonté de souligner toute l’absurdité, tout le non-sens de cette guerre au bilan très lourd : entre 300 000 et 600 000 victimes algériennes, 4 500 colons et 30 000 soldats français et harkis tués.

     Pour conclure, on adhérera ou non, au niveau de la forme, aux principes très conventionnels du film d’action (la fin elle-même, facile et usée, m’a personnellement beaucoup déçu), néanmoins on saluera, concernant le fond, les nobles ambitions qui animent ce film. A voir.

par Baccawine publié dans : Film de guerre communauté : Ciné DVD
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Dimanche 27 avril 2008


 


Date de sortie : 23 Juin 1999   

Réalisé par Larry Wachowski, Andy Wachowski

Avec Keanu Reeves, Laurence Fishburne, Carrie-Anne Moss

Film américain. 

Genre : Science-fiction

Durée : 2h 15min. 

Année de production : 1998

Titre original : The Matrix

Distribué par Warner Bros. France

 


 

 

A notre tour d’y aller de notre petite réflexion concernant le premier opus de la fameuse trilogie :

    Si The Matrix représente à n’en pas douter le film d’une génération, savant mélange d’une certaine contre-culture (jeu vidéo, hackers, rock gothique, refus de l’establishment, mangas, etc.), nous voudrions montrer ici que les intentions des frères Wachowski étaient avant tout d’ordre philosophique. (N’en déplaise à certains). Pléthores et non exemptes de défauts, ces intentions constituent même un véritable kaléidoscope de problématiques philosophiques. En vrac, on peut distinguer plusieurs axes de lecture : « Faut-il toujours préférer la vérité à l’illusion ? », « Serions-nous plus libres sans machines ? », « Faut-il craindre les progrès techniques ? », « Qu’est-ce que la condition humaine ? », « Peut-on être à la fois libres et heureux ? », etc. (Nous disons « en vrac » à dessein car le principal défaut de The Matrix est de constituer un fourre-tout philosophique pas toujours crédible jusqu’au bout, un catalogue Ikéa de concepts à monter soi-même). Toutefois, puisqu’il s’agit d’intentions, il faut bien reconnaître que certaines d’entre elles  (même si elles n’aboutissent pas) sont assez bonnes dans l’ensemble et méritent d’être mises en lumière. Ainsi, Matrix métaphorise à nos yeux une critique du Capitalisme techniciste, aliénant et colonisateur, tout autant qu’il prétend plus généralement traduire la condition humaine par rapport à la vérité, la connaissance et l’illusion, telle que la concevait Platon. Autant de pistes que nous espérons explorer sans trop nous perdre. Commençons par celle qui nous semble la plus évidente : l’illustration plutôt originale de l’Allégorie de la caverne de Platon, que l’on trouve au livre VII de La République. Selon cette allégorie, les hommes vivent dans la plus totale des illusions et seul le philosophe est apte à les en sortir. Expliquons-nous :
                                                                                                                                                                                                           
Dans The Matrix comme dans l’Allégorie de la caverne, la condition humaine est présentée de façon très similaire: dans une caverne éclairée par un feu ou dans un cocon artificiel généré par la matrice, les hommes sont enchaînés, pieds et poings liés depuis leur enfance. Ils ignorent ce qu’est véritablement la réalité et sont inconscients de leur véritable sort. Prisonniers sans le savoir, ils ne contemplent que les ombres illusionnistes de ce qu’ils considèrent à tort comme le vrai. Celui-ci, dans les faits, leur est inaccessible et se joue loin d’eux, à leur insu.

 - 
Morphéus : La Matrice est universelle, elle est le monde qu’on superpose à ton regard pour t’empêcher de voir la vérité.

-       -  Néo : Quelle vérité ?

-         -  Morphéus : Le fait que tu es un esclave Néo. Comme tous les autres, tu es né enchaîné… le monde est une prison pour ton esprit.

Sous cet angle, Matrix nous permet de ressaisir l’illusion dans laquelle les hommes sont condamnés à vivre. Essayons d’approfondir : il y a d’une part le monde intelligible, au-dessus de nos têtes, où se côtoient les Idées les plus pures, les essences et les archétypes de toute chose qui nous échappent sans cesse : la vérité. D’autre part, il y a le monde sensible, (la réalité quotidienne que nous appréhendons), monde dans lequel les prisonniers que nous sommes sont condamnés à ne connaitre qu’une réalité trompeuse et artificielle, pâle copie du monde intelligible, reflet dégradé des véritables Idées.  C’est dans ce monde caverneux que Morphéus va débusquer Thomas Anderson (qui ne s’appelle pas encore Néo) afin de lui montrer que ce qu’il croit être la réalité ne l’est pas, mais se réduit à un univers factice crée par la matrice. Cette dernière nous est présentée comme une sorte de Deus Ex Machina (littéralement « Dieu au moyen d’une machine ») qui organise la totalité de ce théâtre d’ombres et fait en sorte que le virtuel apparaisse comme le vrai monde. Le message de Matrix, comme celui de l’Allégorie, ont par conséquent une portée plus générale : ils symbolisent l’opposition radicale entre la conscience philosophique d’un côté, apte à se libérer des préjugés et des opinions toutes faites, et le sens commun de l’autre, englué dans des croyances imposées par la grande machine de la société. Sous ce jour, on peut voir dans Matrix une dénonciation de l’aliénation de masse qu’induit le système d’une organisation capitaliste du travail (le labeur humain nourrit littéralement la machine), ainsi qu’une critique de la superficialité de notre époque (notamment celle que véhicule la télévision) qui contribue à cette aliénation et renforce l’ignorance. Il apparaît donc que la sortie de la caverne ou celle du cocon de la matrice correspondent à la sortie de l’abêtissement. (Selon Nietzsche, « la tâche de la philosophie est de nuire à la bêtise »). Cette évasion suppose un renoncement au monde que l’on croyait connaître, - il faut se défaire de ses anciennes illusions -, et nécessite des efforts pénibles, des souffrances de toutes sortes qui constituent la trame même du premier épisode de la trilogie.

 
    Notons-le tout de suite, le choix des noms des personnages est tout sauf anecdotique, et révèle une part du message contenu dans le film. Tout d’abord, Morphéus est un terme de la mythologie grecque qui renvoie immanquablement à Morphée et au sommeil. Morphéus est  celui qui refuse de dormir (de se laisser endormir), refuse le monde des rêves et recherche la lucidité. De même, la présence de l’Oracle fait référence à la divinité de l’Antiquité qui entrevoit le destin (cf : Œdipe Roi de Sophocle). Ensuite et surtout, il y a le héros nommé Néo. Néo est certes le préfixe de ce qui prétend à l’innovation et de ce qui symbolise le renouveau, (Néo est l’homme-nouveau) ; mais il constitue surtout un jeu de mot simpliste : Néo = One, c’est-à-dire l’ « un », le premier, et par voie de conséquence, l’élu qui selon la légende est le seul capable de vaincre la matrice et de libérer l’humanité. (Le sauveur de l’humanité). Cette référence à l’étymologie et à la légende est un point capital du film. Référons-nous un instant au penseur slovène Zizek, qui a si pertinemment su la décrypter dans La Subjectivité à venir : « Même dans la vie sociale sous ses formes les plus horribles, les souvenirs des survivants de camps de concentration font état d’un « Elu », un individu qui n’a pas craqué, qui, dans les conditions insupportables réduisant leur alter ego à la lutte pour la survie nue, a maintenu et irradié miraculeusement une générosité et une dignité « irrationnelles » […] Deux traits ici sont importants : tout d’abord, cet individu était toujours perçu comme unique ; ensuite, ce n’était pas tant l’action effective de l’Un en faveur des autres qui comptait, que sa présence parmi eux ». Nous le voyons, ce qui est primordial, c’est qu’il reste un homme et un seul capable de représenter et supporter par procuration la dignité de tous. De la même manière qu’il existe un rire préenregistré pour rire à notre place dans les sitcoms, l’Elu permet aux victimes du système de conserver « pour eux » la marque de leur humanité et de supporter leur espoir.


   L’enjeu de Matrix, comme celui de l’Allégorie de Platon, est alors de faire sortir Néo de la caverne où tous s’illusionnent, puis surtout de l’y faire redescendre afin de libérer ses semblables. Ici, ce n’est rien de moins que le courage et la responsabilité du philosophe vis-à-vis des autres hommes sur le plan de l’enseignement qui sont métaphorisés. Rappelons que l’Allégorie de Platon fait directement écho au parcours de son maître Socrate, condamné à mort pour avoir tenté de faire sortir le peuple athénien du préjugé selon lequel ce qui est sensible est seul réel. A l’image de Socrate, donc, qui a eu le choix à un moment donné de son procès de ne pas mourir et
de se renier,  mais aussi à l’image d’Alice au pays des merveilles, de Lewis Caroll (à laquelle les frères Wachowski  font plus d’une fois référence – « Suivez le lapin blanc ».), Néo va devoir choisir, avant de franchir le miroir des apparences, entre une vérité douloureuse et une illusion réconfortante. C’est ici, dans le choix difficile d’un destin, que se manifeste le plus le courage philosophique. Pilule bleue ou pilule rouge. Soit se confronter aux lumières ontologiques du vrai, soit s’en tenir à la nuit de l’Etre, à l’aspect nocturne du savoir. Vivre les yeux ouverts ou fermés, voilà tout le dilemme de l’entreprise philosophique.

Toutefois, la différence majeure entre Matrix et La République est que lorsque l’un de ces prisonniers parvient à s’échapper de sa triste situation (Néo et quelques autres), ce n’est pas pour se retrouver aveugler par la lumière du soleil naturel des Idées (vérité libératrice) mais pour endurer une réalité plus triste et insensée encore, celle d’un univers creux et artificiel décidée par une machine (vérité contraignante). A ce stade, il est tentant de qualifier de pessimiste la vision des deux frères cinéastes. Pour eux, la vérité serait nécessairement douloureuse. Ici, on est très proche de la position de Schopenhauer telles qu’il la développe dans Le Monde comme volonté et comme représentation. En effet, pour les réalisateurs comme pour le philosophe, les hommes ont besoin de raisons pour vivre. De BONNES raisons. Or, la vérité révélée dans Matrix nous apprend que la nature n’a d’autre sens que sa perpétuation, sa reproduction. Ce n’est rien de moins qu’un élevage artificiel d’hommes auquel nous avons à faire (lequel alimente la grande machinerie, le grand système), si bien que le vivant n’a pour ainsi dire aucune destination et se retrouve réduit à de l’organique. Vacuité de l’existence. Comment s’en satisfaire ? Les illusions naissent alors de notre incapacité à assumer la noire condition humaine. C’est dire en même temps qu’elles sont nécessaires, qu’elles sont inscrites de façon inhérente dans notre condition. Les hommes trouvent en elles les raisons de vivre et d’agir. C’est pourquoi dans l’Allégorie de la caverne, les prisonniers menace de tuer le philosophe et aussi pourquoi, dans le film, certains êtres préfèrent rester sous l’emprise des illusions. (« Bénis soient les ignorants », dit R. Reagan dans le film au moment de son choix). Les hommes faibles sont donc ceux qui font le choix de la servitude volontaire ? Rien est moins dans la mesure où, en termes de survie, le courage n’est pas toujours une qualité. (Galilée, pour ne pas mourir, à préférer laisser les hommes dans leurs plates illusions). Il est donc des cas extrêmes où il existe une certaine positivité de l’illusion, qui se joue avant tout dans la prise de conscience et l’acceptation. Rappelons-nous ici Guido, le père qui protège son fils dans La Vie est belle (de Roberto Benigni), dont la bravoure et l’héroïsme consistait à ne jamais se confronter au vrai. Néanmoins, dans la mesure où Néo symbolise, tout au contraire, une authentique résistance au réel, on comprendra que les frères
Wachowski font bien plus le constat que l’apologie de ce besoin humain d’illusion. Le message devient  alors le suivant : aussi douloureuse soit-elle, la vérité doit être préférée coûte que coûte. Elle seule permet la liberté. Le prix à payer est alors le sacrifice éphémère du bonheur. [« Voyant que c’est une plus grande perfection de connaitre la vérité, encore même qu’elle soit à notre désavantage, j’avoue qu’il vaut mieux être moins gai et avoir plus de connaissances. » (Descartes, Lettres à Elizabeth)]. Nous disons éphémère car seule la connaissance nous permettra d’agir efficacement sur le monde, de « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature », et donc de retrouver notre indépendance, puis pourquoi pas le bonheur. Penser par soi-même semble en cela constituer une première étape incontournable.

 

En révélant la vérité, Néo pourra devenir un libérateur. Mais avant cela, une initiation est nécessaire. Néo doit emprunter la voie du guerrier, celle par laquelle passe toutes les révolutions efficientes. Ici, le choix du kung-fu est extrêmement pertinent et met en scène une résistance quasi-phénoménologique aux forces occultes de l’illusion. Ne nous y trompons pas, si le combat est physique, il se joue corrélativement sur le terrain mental. L’âme et le corps sont alors pour un temps réunis. « Néo : Si on meurt dans la matrice, on meurt ici aussi ? Morphéus : Le corps ne peut vivre sans l’esprit. » Le dualisme est provisoirement résolu. En outre, l’utilisation du kung-fu permet aux frères Wachowski de diversifier leur mise en scène, d’exploiter les effets spéciaux les plus modernes et de rendre un hommage appuyé aux scènes d’initiation si jouissives dans les films de kung-fu classiques. (Ici, on pense tout particulièrement à la Trilogie de La 36ème Chambre de Shaolin, de Liu, Chia-Liang).


     Toutefois, il est indispensable de comprendre que l’illusion ne prend jamais réellement fin. Ses méandres tentaculaires nous serrent le cou innocemment mais sûrement, de la cravate du businessman à l’écharpe de l’écolier, du maire ou de miss univers. Le seul moyen de leur échapper est d’en prendre conscience et d’apprendre à en jouer. Ici, le corps redevient la geôle de l’âme qu’il a toujours été. Celui qui est coincé dans l’illusion de la matrice ignore qu’il s’agit d’une illusion des sens et l’a subie nécessairement. En revanche, celui qui en a conscience en transforme le statut. (L’on passe alors de l’illusion au mensonge). L’âme redevient toute puissante. C’est dire que l’univers peut être recrée de l’intérieur, que l’esprit seul organise le réel. (« Néo : Je peux traverser ce mur si je le veux vraiment. ») C’est aussi là une critique que l’on pourrait adresser au contenu philosophique du film : pour lutter efficacement contre un monde d’illusion, il faut avoir des pouvoirs quasi-surnaturels ; la psychologie naturelle a donc ses limites. Qui plus est, la scène du petit garçon qui montre à
Néo comment on peut tordre la petite cuillère est très explicite. (« Ceci n’est pas une petite cuillère » aurait pu dire Magritte). Il s’agit, pour reprendre le mot de Platon, d’ « apprendre à mourir ». « Philosopher, c’est apprendre à mourir », disait-il. Il faut comprendre « apprendre à mourir au corps », ce qui revient à rejoindre l’idéal ascétique. D’ailleurs, l’aspect physique et l’accoutrement du petit garçon sont manifestement un clin d’œil aux religions Hindoue et Bouddhiste. En dernier ressort, ce n’est qu’avec notre esprit que nous pourrons espérer triompher, la petite cuillère symbolisant l’image de ses potentialités et de ses pouvoirs.

     Pour finir, nous espérons avoir montré que ce film témoigne dans une mesure, certes inaboutie, d’un certain contenu philosophique, n’en déplaise à ses détracteurs. [A condition de ne pas prendre Matrix trop au sérieux (difficile d'employer sans sourire le mot "philosophie ") à propos de son contenu), cet ersatz de jeu vidéo… Télérama]. Ce n'est pas tous les jours que le cinéma parvient aussi bien à allier action-gros budget et réflexion. Toutefois, il nous faut aussi préciser que seul ce premier opus de la trilogie renferme un tel contenu, les deux suivants se révélant particulièrement creux et imbuvables, et attestent de la facilité des frères réalisateurs ayant franchement cédé aux sirènes du visuel commercial et de l’action grand spectacle.

 

par Baccawine publié dans : S.F communauté : Ciné DVD
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