Fiche technique :
- Titre original : Sugata Sanshiro
- Titre : La Légende du grand judo
- Réalisation : Akira Kurosawa
- Scénario : Akira Kurosawa, d'après le roman de Tsuneo Tomita
- Interprètes : Denjirô Ôkôchi, Susumu Fujita
- Production : Keiji Matsuzaki
- Société de production : Toho
- Musique : Seiichi Suzuki
- Photographie : Akira Mimura
- Pays d'origine : Japon
- Durée : 80 minutes
- Date de sortie : 25 mars 1943 (Japon)
On a coutume de voir dans le judo (art martial) une catharsis de
la guerre, autrement dit une sorte d’imitation de celle-ci afin de purger les instincts belliqueux, voire meurtriers. A ce titre, le judo n’est évidemment pas la guerre, loin s’en faut, mais il
en a la couleur et lui est relatif. En effet, à l’inverse de nombreux sports, la pratique d’exercices destinés à la maîtrise du judo ne trouve pas son origine dans un domaine ludique ou médical.
Au contraire, c’est l’instinct de conservation des hommes, soumis à la loi du plus fort qui caractérisait les guerres féodales, qui a donné naissance aux premières techniques et méthodes de
combat au corps à corps. Le Moyen Age nippon, si chaotique et violent avec ses guerres de samouraïs, ses hors-la-loi et son instabilité politique, est ainsi au cœur de l’avènement du Judo. Pour
donner une image, le Moyen Age japonais évoquait sous bien des aspects, et à peu près à la même époque, le Far West américain comme milieu inorganisé, sans lois ni règles. En un mot, une forme
d'état de nature. Nous pouvons ici nous souvenir que les scénari de grandes œuvres cinématographiques du maître Akira Kurosawa tels que Les Sept
Samouraïs ou Le Garde du Corps, furent rachetés, respectivement en 1960 et 1964, par les réalisateurs américains John Sturges et Sergio Léone,
qui les transposèrent dans l’univers du western et mirent ainsi en scène deux des plus célèbres classiques du genre que sont Les Sept Mercenaires et Pale Rider. Le judo sous cet
angle peut être envisagé comme l’enfant dialectique de la guerre qui, dans son sens le plus propre, implique l’épreuve de la probabilité permanente de la mort violente pour soi comme pour autrui
(symbolisé par le ippon.) Il y a tout en bas de l’arbre généalogique de l’art de la souplesse la volonté omniprésente et ancestrale de ne pas mourir. Autrement dit survivre et
durer sont les impératifs qui donnèrent, de loin en loin, naissance au judo.
Voici en substance les enjeux présents dans le film La Légende du Grand Judo.
Si nous examinons un peu plus en détails l’avènement du judo, (sans pour autant avoir la prétention d’être exhaustif), tout en
resituant le contexte historique que le film nous donne à voir, nous constatons aisément que le Ju-Jutsu est l’ancêtre le plus proche du judo, une sorte de père devenu un
peu trop âgé et rigide, mais qui toutefois avait eu le mérite de procéder à un premier tri et à une première codification des méthodes de combat issues des Samouraïs, duquel le
fils prodige s’est, non sans mal, émancipé. [Précisons que même s’il existe une filiation spirituelle entre les deux termes, il ne faut pas confondre le Ju-jutsu et le Jujitsu.
En effet, le premier renvoi au style ancien et authentique tandis que le second correspond à l’invention récente d’une discipline sportive modernisée pour les besoins de la compétition. Ainsi, au
long de ces quelques lignes, conserverons-nous le terme Ju-jutsu originel, quand bien même en France on a coutume d’écrire le japonais comme on le parle, « Ju » se
prononçant « Jiu », et d’orthographier « Jiu-jitsu », ce qui est une erreur étymologique]. La rivalité entre judo et Ju-Jutsu commence
d’ailleurs un peu comme un récit mythologique où le fils insoumis assassine son père puis digère le corps pour s’approprier sa force et sa vertu. Le sol originel du judo est, à ce titre, un
véritable parricide. Il faut donc remonter au mois de février de l’hiver 1882, An 15 de l’ère Meiji, pour que le terme judo apparaisse pour la première fois dans sa forme
moderne grâce à un jeune étudiant nommé Jigoro Kano. Tout d’abord, rappelons que « l’ère Meiji » (« gouvernement éclairé »), qui débuta en 1868 par l’installation à la tête du
pays de l’empereur Mitsu-Hito et qui s’acheva en 1912, correspond à la véritable création du Japon moderne. En effet, succédant à l’époque « d’Edo », qui avait vu le pays se replier
progressivement sur lui-même pendant plus de deux siècles et demi à cause d’une politique intolérante, jusqu’à se fermer hermétiquement, à partir de 1639, à tout contact avec le monde extérieur,
l’« ère Meiji » fit souffler un vent nouveau, à tous points de vue, sur un Japon sclérosé (Il est nécessaire de souligner ici le rôle déterminant joué par les Expositions Universelles
auxquelles le Japon participa et qui lui permirent de se comparer aux autres nations : Paris en 1867, San Francisco en 1871 et Vienne en 1873 furent ainsi de sérieux
électrochocs pour le peuple nippon.).
La terminologie même de ce « gouvernement éclairé » implique que ses prédécesseurs ne l’étaient pas, ou l’étaient moins, c’est pourquoi il se
devait de tout changer, à la mesure des transformations qui secouaient à l’époque l’Asie orientale. Le premier facteur à intervenir dans cette rénovation, ou plutôt cette implosion des murailles
mentales qui caractérisaient le Japon fut d’abord l’influence des pays étrangers. Ainsi à Edo, rebaptisée Tokyo, on accueilli à cette période de nombreux intellectuels, savants et techniciens du
monde entier dans le but de rattraper le retard culturel et technologique du pays. En 1869 fut crée l’université de Tokyo, précédent de trois ans l’institution de l’enseignement obligatoire. Vers
1875-1880, les philosophes européens majeurs tels que Nietzsche et Kant furent pour la première fois publiés. On vit, également vers le milieu de la seconde moitié du XIXe siècle, l’apparition
d’un théâtre nouveau, basé sur le réalisme, qui supplanta le théâtre de nô (drame lyrique de caractère religieux), typiquement japonais, basé sur la tradition. La mode
vestimentaire changea pour se mettre à l’heure de l’Occident (hauts de forme, gants et costumes). Les femmes nippones gagnèrent davantage d’autonomie et de liberté. Tous ces indices de changement
apparaissent en filigrane de façon très instructive dans le film de Kurosawa. Egalement, fait déterminant, le port du sabre fut interdit à partir de 1876, sauf pour les officiers de l’armée. En
1889, Meiji-Tenno, ( nom posthume donné à l’empereur Mutsu-Hito), avait déjà abolit le shogunat des Tokugawa ( famille noble japonaise qui donna, de 1603 à 1868, quinze shogun
au pays du Soleil levant, autrement dit quinze dictateurs militaires) et commencé à réformer sérieusement les institutions féodales lorsqu’il accepta d’offrir au Japon sa première constitution de
type moderne : Les privilèges féodaux furent abolis, les fiefs furent remplacés par des préfectures et les castes furent abrogées. Evidemment, derrière ce tableau enchanteur se cache un
scepticisme de tous les jours, exacerbé par de nombreuses vagues d’idées réactionnaires, qui n’allèrent pas sans poser certaines difficultés d’ordre culturel. Ainsi la transformation ne se fit
pas sans douleur et, dans bien des cas, sans regret.
C’est donc dans ce climat où se joue le conflit des anciens et des modernes qu’apparaît l’avènement du Judo, ainsi que ses
enjeux originels. Pour schématiser, il y a d’un coté le Ju-Jutsu et de l’autre, le nouveau judo. Et passer de l’un à l’autre n’est pas, comme nous allons le voir, une simple formalité.
Souvenons-nous que le vieux Ju-Jutsu est l’art de la guerre le plus typique du Japon. S’il est impossible de dater avec précision l’apparition du Ju-Jutsu, on sait qu’il
commença à prendre une certaine importance à partir du milieu de « l’Epoque de Muromachi » (1392-1573), période qui correspond relativement, comme nous le disions
plus haut, à ce que l’on peut imaginer d’un « Far West nippon », (c’est à dire luttes féodales incessantes, désordres sociaux et chaos urbains) ; et s’installa dans le paysage
nippon tout au long de « l’Epoque Momoyama » (1578-1615). Pour l’essentiel, le Ju-Jutsu prit ses premières bases techniques auprès des méthodes de combat des Samouraïs, qui
combattaient à l‘arme blanche, le katana. Mais il arrivait aussi que les guerriers soient désarmés. Ils combattaient alors à mains nues en projetant, disloquant ou étranglant. Au fil du
temps, un certain nombre d’entre eux mirent au point des techniques de corps à corps, basées sur des notions d’esquives et de déséquilibres, ainsi que sur des connaissances anatomiques, qui leur
permettaient de mettre leurs opposants définitivement hors de combat. Que ce soit avec ou sans arme, soyons précis, il s’agissait de terrasser physiquement son adversaire et cela, à cette époque,
engendrait fréquemment la mort. Nous insistons sur cette donnée : le judo est né d’un besoin impérieux de rester en vie. De nos jours, on ne meurt plus sur les tatamis, même s’il
arrive encore parfois malheureusement qu’un uchi-mata (Projection par l’intérieur de la cuisse) mal exécuté (tête dans le tapis) brise les cervicales du combattant et le condamne à un
fauteuil roulant. Mais au XVIe siècle, pratiquer le Ju-Jutsu pouvait s’avérer être une activité mortelle. Néanmoins, dans la mesure où il s’agissait principalement de durer, on assista à
cette époque à l’ouverture de quelques écoles spécialisées, reparties de manière éparse sur tout le territoire. Même si nous sommes encore loin de sa forme définitive, c’est précisément à ce
stade que la colonne vertébrale du judo s’est dessinée.
Cependant, c’est durant l’époque suivante, dite « Epoque d’Edo » (1615-1868), que le Ju-Jutsu connaîtra son développement le plus
hardi et le plus fécond. C’est aussi à ce stade que la fréquentation du dojo (littéralement, « le lieu où l’on apprend la voie. » (salle d’entraînement) vînt supplanter, comme
peut le faire un placebo sur la psyché humaine, celle des champs de bataille.( La salle d’armes, en escrime, a connu un pareil phénomène). De nombreux samouraïs, de retour de campagnes et
désœuvrés, s’orientèrent alors vers les dojos et diluèrent ainsi leurs méthodes de combat dans le vieux Ju-Jutsu. On dirait, de nos jours, que le « recyclage » de ces
farouches batailleurs fut particulièrement difficile : formés dés leur plus jeune âge à cette orientation guerrière, ils ne savaient rien faire d’autre. Quelques uns s’obstinèrent dans leur
mode de vie et tentèrent, sans succès, une rébellion. Pour la plupart, leur seule ressource fut souvent d’enseigner les arts martiaux, ce qui semblait plus compatible avec leur éducation, que de
se livrer à des travaux manuels ou de tirer des « pousse-pousse », comme ce fut parfois le cas, ou même encore de donner à la nation ses premiers clochards. La main d’un héros
ne tolère pas l’inactivité. Cette idée, et ses conséquences, se trouvent notamment illustrées dans la tragédie grecque par le thème du retour des héros de la guerre de Troie : ceux-ci, ayant
toujours fait valoir leurs talents militaires sur le mode de l’excès, ne parviennent plus à se plier aux règles de la vie de la cité fondées sur la mesure. Des siècles plus tard, les samouraïs
nippons connaîtront une pareille inadaptation. Dés-lors, le Ju-Jutsu ( ainsi que le judo dont il est la genèse ) peut être perçu comme un art d’équilibre : réussir le mariage
improbable de l’excès et de la mesure. De cette façon, au moment où la guerre s’éloignait, les hommes la firent perdurer dans une configuration plus neutre et plus noble. Peut être pouvons-nous
ici envisager le problème de la confrontation des vertus civiles et des vertus militaires pour expliquer cette tendance. En effet, en plongeant les hommes dans l’élément même de leur finitude
tout en leur offrant brusquement la maîtrise de la vie d’autrui, la guerre est saisie comme un des lieux où se détermine l’idée de la vertu. Et ce terme de « vertu », nous allons le
voir, est tout à fait fondamental quant à la constitution du Ju-Jutsu et la gestation du grand Judo.
Tout d’abord, notons qu’il faut plutôt entendre ce terme à la manière de Machiavel, qui l’orientait dans le sens d’une volonté efficiente, qu’à la manière des
stoïciens qui l’inscrivaient essentiellement dans une lutte contre les passions. Etymologiquement, la vertu (du latin classique virtus ) signifie « homme »,
« courage », « énergie morale » et, par extension, « pouvoir », « force », « principe d’efficacité ». Ainsi, au sens général, la vertu est une
puissance active ou encore un pouvoir de faire. Connoté moralement, ce qui n’est pas rien lorsque l’on étudie un art du budo, ce pouvoir devient une détermination permanente à faire le
bien et impose nécessairement un effort sur soi ( courage et maîtrise ). Toute vertu est donc une qualité de l’esprit qui implique courage et maîtrise de soi. Néanmoins, elle ne s’apparente pas à
un principe rigide qui maintiendrait de force dans la voie du bien, ( les samouraïs n’en étaient d’ailleurs sûrement pas capables), mais à une force d’âme orientée dans le sens de la
volonté efficiente et de l’effectivité. Et cette effectivité, pour un samouraï du Moyen âge c’est tout naturel, consistait à vaincre. Revenus de la guerre, les mains encore ensanglantées, les
samouraïs transmirent cette vertu au Ju-Jutsu et à travers elle, comme à travers un filtre, ils mirent en place son véritable code moral, dont les piliers sont le courage et la
maîtrise de soi. Le côté sauvage de la vertu étant dompté, on ne fera plus la guerre mais le sport. Aujourd’hui encore, et nous y reviendrons, le code moral du judo est très prégnant, tant
lorsqu’il s’agit de le pratiquer que dans la vie de tous les jours. Le Ju-Justu et le judo sont ainsi des arts martiaux par excellence. De même, la recherche de l’efficacité
s’avère primordiale. Mais bien sûr, en pleine « période d’Edo », et malgré cette avancée morale, nous ne sommes pas encore au point de parler d’élévation spirituelle. Autrement dit,
nous n’avons pas à cette époque dépassé dans la technique le stade de l’efficacité visible en soi. Cependant, le XVIIe siècle nippon constituera bel et bien l’âge d’or du Ju-Jutsu.
Celui-ci devenant progressivement l’un des éléments de la vie quotidienne des japonais de l’époque, au même titre que le « chanoyu » (la voie du thé) et
l’ « ikebana » (art floral). De nombreux experts, samouraïs et maîtres d’armes, initiés au Ju-Jutsu autant qu’ils l’initièrent, fondèrent une floraison d’écoles
portant leur nom et formèrent des élèves qui, à leur tour, ouvrirent des écoles. Selon la légende, les rivalités entre écoles, en ce temps-là, étaient monnaie courante et les techniques les plus
efficaces devenaient aussi de véritables trésors gardés secrets entre les murs du dojo de telle ou telle école, l’effet de surprise assurant souvent la supériorité. ( C’est pourquoi il
n’existe quasiment aucun document ancien décrivant ces techniques). D’incessants défis étaient lancés et, nous le répétons, leurs issues étaient souvent mortelles. La tradition voulait que les
vainqueurs emportent avec eux l’enseigne de l’école des vaincus. Le dojo de ces derniers, discrédité, perdait alors presque tous ses élèves. Le Ju-Jutsu marquait les esprits.
Dés lors, les techniques de combat progressèrent, gagnèrent en efficacité et s’affinèrent au point de jeter les bases définitives de ce qu’allait être le judo. Selon R.Habersetzer, (Petite
Histoire du Judo, édition Amphora), l’école Tenjishinyoryu classa à cette époque les techniques de katame-waza (immobilisations), de shime-waza ( étranglements ) et de
atémi-waza ( coups frappés ) qui seront le terreau sur lequel J.Kano érigera le judo moderne. De même, toujours selon R.Habersetzer, le principe de nage-waza ( projections ),
principe de la souplesse, était la base de l’école Yoshin-ryu ( école du cœur de saule ), fondée par Shirohei Akiyama. Humblement, nous n’entrerons pas ici plus en avant dans les détails
technico-historiques du vieux Ju-Jutsu. Simplement, puisqu’il s’agit de situer la genèse du judo, rappelons brièvement que « l’ère Meiji », en 1867, allait bouleverser les
traditions féodales, et par là même, mettre fin à la Belle Epoque du vieux Ju-Jutsu.
Le début de « l’ère Meiji » fut une période sombre pour les arts martiaux puisque l’Empire du Soleil
levant s’ouvrait à toutes les influences étrangères et rejetait ses propres traditions. La vague de modernisme supplanta les arts conventionnels et folkloriques comme le Ju-Jutsu et
beaucoup d’écoles dont le prestige avait disparu durent fermer. C’est à ce stade de l’histoire qu’apparaît la figure de Jigoro Kano (1860-1938), dont on salue toujours le portrait en début et en
fin de chaque leçon dans n’importe quel dojo du monde. Si l’on scrute le cliché, qui date de la fin de sa vie, on voit un petit homme au visage bien dessiné, sans âge,
de type japonais, arborant une moustache blanche comme ses cheveux, qui fixe l’objectif d’un regard serein, d’une intensité presque intimidante mais néanmoins bienveillante. On se dit que ce
regard n’a manifestement pas cillé souvent. Le port de tête et la rectitude des épaules sont d’une étonnante rigueur. C’est, en un mot, la figure du père. On le présente volontiers comme un homme
à forte personnalité, de nature chétive, universitaire, éducateur hors normes, philosophe et idéaliste.( En plus d’être le père fondateur, l’obstétricien du judo, J.Kano est connu pour avoir été
Conseiller au Ministère de l’Education Nationale et Professeur à l’école Normale Supérieure, ce qui révèle ses ambitions, ainsi que pour avoir offert au Japon le Base-Ball professionnel dont il
est aujourd’hui si friand, ce qui témoigne de son ouverture d’esprit.). Jigoro Kano est né le 28 octobre 1860 au village de Mikage dans le département de Hyogo. La date de naissance exacte de
Jigoro Kano est en fait le 28ème jour du 10ème mois 1860. Le calendrier grégorien n’était pas en vigueur au Japon à cette époque. Il a sept ans lorsqu’abdique Yoshinobu, le
dernier shogun de la dynastie Tokugawa dont nous parlions plus haut. A seize ans, il ne mesurait que 1,55m et ne pesait pas plus de 45 kg. On l’imagine ainsi, enfant, toujours battu au cours de
ses querelles avec ses camarades, lorsqu’ils en venaient aux mains.
La légende que l’on aime rapporter aux petits judokas, et il est vraisemblable que ce récit ne soit pas autre chose, raconte qu’en hiver 1882, alors que
la neige recouvrait d’un blanc manteau le Japon et qu’il n’était qu’un jeune étudiant à la faculté, Jigoro Kano méditait devant le spectacle de lourds flocons qui tombaient sur les arbres. En
observant avec beaucoup d’attention les branches chargées de neige, il constata que les plus grosses avaient tendance à casser sous le poids de l’agresseur naturel, tandis que les plus souples,
pliant elles aussi sous ce même poids, s’en débarrassait en un mouvement de retour et le rejetait en se dépliant. Ce fut sans doute une illumination pour le petit étudiant japonais lorsqu’il fit
le constat suivant : le plus souple peut vaincre le plus fort. Le Judo était né. Ju-Do : un terme composé de deux mots. D’une part, « ju », qui renvoi au principe de
la souplesse, aussi bien physique que mentale, déjà présent dans le Ju-Jutsu, et d’autre part « do », qui évoque la voie, le chemin à parcourir. Et c’est précisément
ce suffixe « do » qui allait poser problème en symbolisant un changement d’orientation spirituel déterminant par rapport au Ju-Jutsu dont il est issu. En effet, en remplaçant
le « jutsu », qui signifie l’art de la technique, par le « do », qui rappelle la voie vers la perfection, Kano voulait métamorphoser l’art de l’agilité en voie de
l’agilité, provoquant ainsi une césure avec les mœurs en place. (Rappelons qu’au fur et à mesure des quatre siècles précédents, le Ju-Jutsu s’était installé dans la vie et la mentalité
du peuple nippon). Or, envisager ce changement revenait à rompre avec une certaine tradition selon laquelle les techniques devaient demeurer secrètes, le « do » induit par Kano
impliquant la possibilité d’un enseignement, ou plus précisément d’une initiation. Ainsi Kano avait-il pour dessein de former une nouvelle jeunesse et le judo était son instrument. Il passait
donc à l’époque aux yeux des traditionalistes pour un instructeur intello, un jeune prétentieux moderniste, un ramenard progressiste qui voulait enseigner aux classes laborieuses l’art du
combat au corps à corps et éventer tous leurs secrets. Le judo était alors considéré comme profane, mettant outrageusement à disposition des plus faibles les connaissances spéciales qui
permettent de vaincre les plus forts. C’est pourquoi, loin de l’image idyllique de la légende des branches souples sous la neige, il faut voir dans la naissance du judo un enjeu politique.
Revenons donc au début de l’histoire, en 1877. Jigoro Kano est adolescent, il a à peine 17 ans et
débute des études de sciences politiques et économiques à l’université impériale de Tokyo. Dans le même temps, recommandé par un des ses condisciples, Teinosuke Yagi, il se rend auprès du sensei
Hachinosuke Fukada pour s’initier au ju-jutsu de l’école Tenjin-Shinyo, fondée par Iso Mataemon. (Maître Iso Mataemon était en ce temps là était un véritable mythe à lui tout seul,
reconnu et admiré pour son immense science du combat. La légende, qui fit beaucoup pour sa popularité, raconte qu’aidé par un seul de ses disciples, Mataemon, dans un combat à cent contre un,
décima une troupe entière de mercenaires qui rançonnaient les campagnes. M. Fukada était un maître de caractère viril, très fort dans ses projections, et qui ne donnait que peu d’explications. Il
enseignait par l’exemple et ses élèves devaient comprendre par eux-mêmes). Cette méthode convenait parfaitement à Kano. (Par la suite, le jeune homme fréquentera d’autres écoles). Parallèlement à
cet engouement pour l’art de combat traditionnel nippon, Kano développe un intérêt grandissant pour d’autres disciplines sportives, à consonances plus occidentales, nouvellement accessible sous
« l’ère Meiji ». Il faut dire que la curiosité était une constante chez lui. Ainsi, il eut à cette époque l’occasion de pratiquer le base-ball, l’aviron et la gymnastique. En 1878, nous
y faisions allusion au paragraphe précédent, J.Kano créa le Kasei Base Ball Club, autrement dit le premier club professionnel du Japon. Il n’a que 18 ans. Il est très doué pour le
ju-jutsu et fait l’honneur de son école. On rapporte qu’au cours d’un combat avec un élève très fort de 75 kg, - soit 27 kg de plus que lui - , nommé Kenkichi Fukushima, Kano le projeta
avec un mouvement que personne jusqu’alors ne connaissait : se plaçant sous Fukushima, Kano passa son bras gauche contre la cuisse gauche de son adversaire par l’intérieur, tout en le tirant
au-dessus de lui avec son bras droit. Il le fit ainsi rouler autour de ses épaules et basculer sur le côté. Kano venait d’inventer Kata-guruma. Ce combat amena une confirmation
supplémentaire pour Kano : le plus agile pouvait triompher du plus fort. Ainsi redoubla-t-il d’efforts, s’entraînant plusieurs fois par jour jusqu’à très tard le soir. C’est de cet
acharnement que lui valut le sobriquet, devenu célèbre, de « Kano mankinko » (Mankinko signifie pansement). Comme nous allons le voir, l’explication de ce surnom n’est
pas sans intérêt. En effet, à cette époque, le vêtement utilisé pour la pratique du ju-jutsu n’est pas encore le judogi mais le « keikogi », qui avait des
manches s’arrêtant au-dessus des coudes et des culottes courtes coupées à mi-cuisse. De ce fait, Kano avait en permanence des ecchymoses et des brûlures aux coudes, aux genoux, aux jambes et aux
pieds, qu’il soignait avec un pansement approprié, le mankinko. Excédé par ses blessures à répétition et inexorables, Kano en vînt à modifier le keikogi afin qu’il protège mieux
le corps, et créa ainsi le judogi tel que nous le connaissons actuellement.
L’année suivante, en 1879, maître Fukada décède à l’âge de 52 ans. Selon la tradition, c’est au
meilleur disciple de l’école, J. Kano, qu’est revenu l’honneur de recevoir en héritage tous les livres et documents du senseï. Dans une lettre testament, maître Fukada nomme J. Kano
« menkyo kaiden », c’est à dire qu’il lui octroie le droit d’enseigner. Kano poursuivra son propre apprentissage dans la même école auprès de Masatomo Iso, le fils adoptif de
Iso Mataemon, jusqu’en 1881 et la mort de ce dernier. J.Kano se perfectionnera encore un an sous la houlette du sensei Tsunetoshi Likubu. Et durant toute cette période, il établira une véritable
fusion des anciennes techniques du ju-jutsu, qu’il modifiera plus ou moins à la lumière de ses observations et de ses premières expériences. Autrement dit, Kano effectua un véritable
travail d’analyse, de réflexion et finalement d’accoucheur, de maïeuticien, en élaborant non seulement une synthèse personnelle du vieux ju-jutsu, mais aussi, et peut être
surtout, en réalisant que le nouveau judo pouvait s’avérer être bien plus qu’un simple combat physique, aussi technique soit-il, et devenir une véritable méthode d’éducation intellectuelle. Plus
précisément, la caractéristique même du judo élaboré par Kano est de prendre prétexte de la confrontation physique pour permettre un réel examen sur soi et une méthode de vie basée entièrement
sur la souplesse. Ainsi ce principe de portée générale, la meilleure utilisation de l’énergie physique et mentale ( « Seiryoku Zen Yo »), englobe-t-il, en
fait, toutes les activités humaines. C’est pourquoi le judo correspond à une étude, à un procédé d’entraînement applicable à l’esprit et au corps aussi bien en ce qui concerne la
direction de sa vie privée que la direction de sa vie professionnelle. Selon J.Kano, d’autres moyens peuvent être utilisés pour cultiver ce principe, mais il précisait aussi que s’il avait
choisit le judo, c’est parce qu’il permettait dans le même temps de rendre le corps de ses élèves sain, fort et utile.
Mais revenons à ce mois de février de l’hiver 1882 où Kano créa le judo du Kodokan (judo de
« l’institut du Grand Principe). Il n’avait pas encore fêté ses vingt-deux printemps lorsqu’il ouvrit son premier dojo dans le modeste temple bouddhique d’Eisho-ji, dans la banlieue
de Tokyo, sur une surface de douze tatamis, soit environ vingt mètres carrés. Le nouveau judo qu’il proposait était débarrassé de l’esprit féodal des vieilles écoles de Ju-Jutsu.
Il s’accompagnait d’un système d’entraînement innovant, basé principalement sur la souplesse, le déséquilibre et l’art de la chute, (ukémi), mais surtout sur la
réflexion. De plus, les techniques d’atemi-waza (coups portés), jugées peu en rapport avec la philosophie développée par Kano, furent bannies de son enseignement. Nous l’avons vu avec
l’étymologie du terme « ju-do », c’est à un véritable parricide auquel nous avons à faire. On peut avoir peine, de nos jours, à prendre la pleine mesure du culot et de l’audace
dont à fait preuve J.Kano lorsqu’il décida d’ouvrir cette école, sans aucun lien avec les écoles traditionnelles et sans aucun soutien officiel. On l’imagine aisément, petit homme vigoureux sous
le froid hivernal, accrochant plein d’espoir et de malice la pancarte calligraphiée « Kodokan » sur l’un des murs du petit temple bouddhique, puis attendre sereinement que
se présente son premier disciple en regardant la neige tomber. Mais laissons là l’imagination pour retrouver les faits. Le premier élève à bénéficier de son enseignement se nommait Tomita
Tsunejiro et il s’inscrivit le 5 juin 1882, soit à peu près quatre mois après l’ouverture du Kodokan. Kano avait eu raison de ne pas renoncer. Deux mois plus tard, en août 1882,
le Kodokan comptera six élèves lorsque Shiro Saïgo le fameux « Sugata Sanshiro » mis en scène par A. Kurosawa dans le film qui nous intéresse, vînt à son tour s’y
inscrire. Il deviendra le meilleur élève de maître Kano. Arrêtons-nous un instant sur cette nouvelle grande figure du nouveau judo qu’est Shiro Saïgo. Adapté du roman éponyme de l’écrivain Tsuneo
Tomita, qui retrace l’avènement du judo et les premiers exploits de J.Kano et de son jeune disciple Shiro Saigo, rebaptisés Shogoro Yano et Sugata Sanshiro pour les besoins de la fiction, le film
de Kurosawa impose d'emblée le réalisateur comme un génie du septième art; par exemple, La Légende du Grand Judo innaugure dans l'histoire du cinéma la technique du ralenti dans les
films de combats, ce qui n'est pas rien. Pour l’anecdote, Tsuneo Tomita, l’auteur, était le fils de Tomita Tsunnejiro, qui fut lui-même le tout premier disciple de J.Kano, ce qui tend à garantir
une certaine véracité de l’histoire rapportée. Notons en outre que dés la parution du roman, en 1942, A.Kurosawa, à l’époque jeune cinéaste aux dents longues, s’est battu avec beaucoup d’ardeur
pour en obtenir les droits. Il transposera l’œuvre à l’écran deux fois en tant que réalisateur : en 1943 avec « La Légende du grand Judo », et en 1945 avec « Zoku
Sugata Sanshiro », puis une troisième fois encore en 1965 en qualité de post-producteur avec « Sugata Sanshiro », synthèse des deux précédentes adaptations. Pour
finir, signalons que d’innombrables versions du roman « Sugata Sanshiro » furent transposées à l’écran par une flopée de réalisateurs japonais, mettant ainsi en évidence l’une
des caractéristiques les plus typiques du cinéma nippon d’après-guerre, à savoir son besoin délirant de reproduire différentes versions d’un même mythe.
Les historiens et chroniqueurs du judo s’accordent à dire que Shiro Saïgo (Sugata Sanshiro) est né en 1866 dans l’ancien fief d’Aizu. Il n’était
donc que de seulement six ans le cadet de J.Kano. Nous ne savons pas grand chose de sa prime jeunesse. Nous le retrouvons à l’âge de quinze ans, en août 1882, à Tokyo où il s’inscrit au
Kodokan. Très rapidement, le jeune élève s’avère extrêmement doué naturellement. Sa compréhension de ce nouvel art est instinctive. Sa petite morphologie (il ne fut mesurer qu’à 1,55m
pour environ 55 kg) et son centre de gravité très bas s’adaptant idéalement à la discipline. Il possédait, comme on dit, une forme de corps parfaite lors de l’exécution des mouvements.
Il fut d’ailleurs le seul à son époque à maîtriser la technique yama-arashi (« tempête dans la montagne »), sorte de hanche balayée très haut qu’il pratiquait à gauche. Dés son
arrivée au Kodokan, on le surnomma « le chat » pour sa faculté extraordinaire à se retourner dans l’espace afin d’éviter la chute et se réceptionner sur les pieds ou sur
le ventre. Il est certainement à ce titre l’inventeur de « la chute spatiale », couramment utilisée de nos jours, qui consiste en ce que Uke fasse une volte-face et se
réceptionne sur les mains à la manière d’une « pompe » lorsque Tori l’attaque sur un mouvement arrière. Outre cette pléthore de talents, la rumeur, et nous
pensons qu’elle est fondée, prête à Shiro Saïgo un goût certain pour le saké ainsi qu’une relative accoutumance à son égard. Quoiqu’il en soit, en août 1883, soit un an après son arrivée sous la
tutelle de J.Kano, Shiro Saïgo devient, en compagnie de Tsunejiro Tomita, le premier 1er dan de Judo. Il deviendra 2èm dan au mois de novembre de la même année. En août
1885, il est nommé 4èm dan sans avoir à passer le 3èm dan, et obtiendra le 5èm dan en janvier 1889, après environ sept années d’initiation. Avant même cette date,
il était déjà devenu une légende. Figure emblématique et chef de file du Kodokan, il avait dû livrer de nombreux combats revanchards contre différentes écoles de Ju-Jutsu,
afin de sauvegarder l’honneur et le statut du judo, (il s’agit toujours de survivre et de durer), et il avait toujours triomphé. Rappeler qu’à cette époque, le système des catégories de poids
n’était pas encore inventé permet de mieux mesurer l’ampleur de l’exploit réalisé par Shiro Saïgo en restant invaincu, comme de comprendre l’énorme popularité dont il bénéficiait. Imaginez donc
ce que pouvait être le contraste des gabarits lorsque les deux combattants se retrouvaient face à face pour se saluer, - Shiro Saïgo ne pesant jamais plus de 55 kg -, et que
sous les yeux d’un public médusé était réactualisé le mythe de David et Goliath. Un passage du film rend compte de cette popularité lorsque Kurosawa fait entendre par la bouche des enfants du
village une chanson en l'honneur de Sugata, ce qui est un fait authentique. De septembre 1889 à janvier 1891, Jigoro Kano va s’absenter pendant 14 mois pour un voyage en Europe. Il décidera alors
de confier les clefs du Kodokan à son meilleur disciple. Seulement, en mai 1890, Shiro Saïgo déserte « l’Institut du Grand Principe ». Nous aurions ici aimé écrire la
suite d’un grand et singulier destin, jonché d’honneurs et d’intrépidité, mais il n’en est rien. Nous savons simplement de Shiro Saïgo qu’il fut, plus tard, sous-directeur d’un journal basé à
Nagasaki. Il décédera en 1922 à l’âge de 57 ans. J.Kano lui remettra le 6èm dan à titre posthume et dira de lui dans l’épitaphe qu’il rédigea : « Sa compréhension
des techniques reste incomparable. Personne, parmi les millions de pratiquants qui suivirent sa voie, ne parvînt à surpasser la maîtrise de Shiro Saïgo. » (Extrait de l’Epitaphe écrite
par Jigoro Kano).
Reprenons le fil de notre histoire. Nous sommes en 1883 et le Kodokan de Kano a à peine
un an d’existence. Dans l’étroit dojo, la violence des chutes de la petite dizaine d’élèves qui s’exerce sur les tatamis soumet à la torture la solidité des fondations du vieux bâtiment.
Rapidement, il fallut construire un autre dojo, à l’extérieur cette fois-ci. C’est M. Tatsura, alors sous-secrétaire au ministère de la guerre, qui aida J. Kano à louer une maison qui
appartenait à l’armée, dans la rue Masogo, où fut installé le dojo. Trois ans plus tard, en 1886, les dix élèves sont devenus cent et le Kodokan dut ainsi déménager
plusieurs fois. En 1888, grâce à la ténacité de Kano, la première démonstration officielle de judo eut lieu au Kodokan en présence de M. Enomoto, ministre de l’éducation, et d’illustres
personnalités japonaises et étrangères furent alors convaincues des qualités éducatives et pédagogiques du judo. En 1889, l’Institut comptera 600 élèves. (En l’espace de sept années, le
dojo était passé de 12 tatamis initiaux à 167 tatamis). C’est précisément durant cette période, de 1886 à 1889, que la suprématie du judo allait définitivement
s’établir à Tokyo. Il faut dire qu’en marge de fréquents défis, le grand tournoi opposant les représentants du nouveau Judo à des combattants sélectionnés par le Yoshin-ryu-ju-jutsu y
fut pour beaucoup, puisqu’il vît l’écrasante et symbolique victoire des partenaires de Shiro Saïgo. Le séculaire Ju-Jutsu était dépassé. Une nouvelle époque allait naître.