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" Qu'il  s'agisse de penser le devenir ou de l'exprimer, ou même de le percevoir, nous ne faisons guère autre chose qu'actionner une espèce de cinématographe intérieur. Le mécanisme de notre connaissance usuelle est de nature cinématographique." 

                             
                                   H. Bergson, l'Evolution créatrice.



                                                                                                                                                         

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Bonjour à tous !


 

Bienvenue à tous les amoureux du 7ème art...

 

Ce blog se propose de porter un regard analytique sur le cinéma d’aujourd’hui et d’hier. Un coup d'œil également sur le parcours des dernières sorties Ciné et DVD. Ici, on décortique le film, on donne son avis, on parle de nos coups de cœur, etc.  N'hésitez pas à laisser vos commentaires.

 

Bonne lecture...

 

 



16 juillet 2008 3 16 /07 /juillet /2008 14:20



Fiche technique :

  • Titre : The Eye
  • Titre original : Jian gui
  • Réalisation : Oxide Pang et Danny Pang
  • Scénario : Oxide Pang et Danny Pang
  • Interprétation : Angelica Lee, Lawrence Chou
  • Photographie : Decha Srimantra
  • Montage : Oxide Pang et Danny Pang
  • Pays d'origine : Hong Kong
  • Genre : Fantastique
  • Durée : 99 minutes
  • Dates de sortie : 9 mai 2002 (Hong Kong), 27 août 2003 (France)
  • Film interdit aux moins de 12 ans lors de sa sortie en France

 

 

 The Eye, qui connut un vif succès dans tous les festivals importants d’Asie, a suscité mon intérêt principalement parce qu’il met en scène, dés les premières minutes, une réflexion d’ordre philosophique assez intéressante qui reprend la controverse entre les empiristes et les rationalistes concernant les fondements de la connaissance, notamment le problème de Molyneux. Pour le reste, The Eye m’a semblé être un film d’horreur/fantastique comme l’Asie sait en faire en ce moment (The Ring, The Grudge, The Host, etc.), un recyclage intelligent et stylisé de vieilles recettes du genre, une mouture plutôt carrée d’où émergent parfois quelques frissons, mais rien de vraiment transcendant. (En outre, il faut bien avouer que je ne suis pas vraiment fan du genre).

 

     L’histoire est la suivante : Aveugle depuis l’âge de deux ans, une jeune femme nommée Mun retrouve enfin la vue après dix-huit ans de cécité grâce à une greffe de cornée expérimentale. L’opération est un succès mais, rapidement, Mun découvre que la chirurgie lui a apporté autre chose que des yeux neufs puisque des ombres mystérieuses viennent lui annoncer les morts à venir. Ces visions cauchemardesques vont la conduire aux portes de la folie. La règle d’or est inversée : vivre les yeux ouverts n’est plus synonyme de renaissance et de bonheur. Classique mais efficace.

 

 

     La première demie heure du film est à mon sens la meilleure et la plus flippante. Tout d’abord, le spectateur n’est pas omniscient et pénètre avec le regard de l’héroïne dans une ambiance très noire, remplie d'horribles visions qui ne manquent pas d’apparaitre par surprise. Somme toute un film de fantômes, bonifié par une  réalisation bien ficelée : les jumeaux Pang ont certes conservé quelque chose de leur passé de publicistes mais ils ont également fourni un vrai effort esthétique, deux ou trois plans allant même jusqu’à présenter une certaine poésie. Comme Mun, qui vient à peine de recouvrir la vue, on est pris dans le flou de ses apparitions et, myopes comme le sont les taupes, on aimerait que le focus de la caméra fasse nettement le point. Manifestement, les Pang ont pris plaisir à jouer sur ce ressort (concept de Ringu-like) qui nous laisse dans la confusion nébuleuse. Un super bon point est notamment marqué avec le fantôme du vieux dans l'ascenseur. En outre, les effets sonores sont très bien maîtrisés et la bande-son est efficace. D’une manière générale, l’ambiance de The Eye louche un peu vers Le sixième sens de M. Night Shyamalan, genre « je vois des morts » version Hong Kong. On s’en doute, le stress va monter crescendo et les visions vont se multiplier et s’intensifier jusqu’à ce que Mun (une bonne interprétation à mettre au crédit de l’actrice Angelica Lee) se sente physiquement et mentalement menacée. Jusqu’ici tout va bien. Malheureusement, la suite du film ne tient pas les promesses contenues dans ce qu’on pourrait appeler une longue introduction, et le mot déception ne sera pas trop fort pour qualifier la dernière heure ultra-conventionnelle du métrage (notamment en ce qui concerne le final très hollywoodien). Cela, je vous laisse vous en faire une idée par vous-mêmes.

 

 


 

     Toutefois, comme dit plus haut, ce n’est pas dans les ressorts de l’épouvante que l’intérêt de ce film m’a semblé le plus manifeste, mais dans l’esquisse très sommaire d’un problème récurrent dans l’histoire de la philosophie, concernant les fondements de la connaissance. Voici d’ailleurs, aux alentours de la vingtième minute du film, la scène qui m’a fait un peu me redresser de mon siège. Il s’agit du passage où le psy de Mun, chargé de sa rééducation (« l’œil et le cerveau ont besoin de se reconnaitre et de s’adapter, cela demande du temps… »), lui présente une agrafeuse et lui demande « comment s’appelle cet objet ? ». Mun, qui n’a jamais vu pareil outil jusqu’ici, ne le reconnait pas et tend les mains afin de le toucher pour l’identifier, comme au temps de sa cécité. Le psy s’adresse alors à elle :

 

«  Ce n’est qu’après l’avoir touché que vous reconnaissez l’agrafeuse. La connaissance que vous avez de votre environnement est basée sur le toucher, non sur la vision. Maintenant que vous avez recouvré la vue, mon travail auprès de vous va consister à vous reconstituer une mémoire visuelle. Sur le plan psychologique, il arrive que certains patients se sentent étrangers au monde en recouvrant la vue, d’où une certaine angoisse. »

 

Voilà un filon que les frères Pang n’ont pas suffisamment exploité, et leur réponse trop brève, raccourcie et simplifiée m’a un peu frustré. Dommage car il y avait là une richesse suffisante pour offrir à leur réalisation une toute autre envergure. Première constatation, un monde sans mot est un monde où nous sommes perdus. Le monde a besoin d’être nommé pour être habité. C’est là une remarque qui présente une certaine profondeur et nous renvoie à la pensée d’Emile Benveniste, dans Problèmes de linguistique générale : « L’acquisition du langage est une expérience qui va de pair chez l’enfant avec la formation du symbole et la construction de l’objet. Il apprend les choses par leur nom : il découvre que tout a un nom et que d’apprendre les noms lui donne la disposition des choses. » C’est donc le langage qui nous permet de nous représenter le monde. Soit. Mais, dans le film, Mun dispose du langage, le problème est donc ailleurs. Qu’est-ce qui permet à l’objet d’être nommé et connu ? Quel est, en Mun et en tout homme, le foyer primitif de la connaissance ? Les sens ou l’intellect ?

    Telle est la question, baptisée Problème de Molyneux, qui agita les philosophes (empiristes vs rationalistes) durant toute la période charnière du XVIIe et XVIIIe siècles. Les données sont simples : supposons un aveugle de naissance auquel on aurait appris à reconnaître au toucher un globe et un cube. On restitue à cet aveugle, par une expérience que le film matérialise, la vue. Saura-t-il alors reconnaître, au « premier coup d’œil » et sans les toucher, la forme qui correspond au globe et celle qui correspond au cube ? On pourra ici trouver remarquable que, ce qui pour les philosophes n’était qu’une manipulation théorique, soit rendue possible par la magie du cinéma. La question que l’on cherche par-delà à poser est celle de la nature de notre représentation originaire du monde. Cette représentation est-elle strictement dépendante d’une éducation expérimentale qui nous fait distinguer, peu à peu, des formes objectives ? Ou bien faut-il faire de la raison le socle universel d’une connaissance qui ne saurait être prise en défaut par l’absence de tel ou tel organe de la perception ?  Il semblerait qu’apporter une réponse à cette question permettrait de restituer la fonction de l’expérience dans la connaissance. Voyons brièvement ce qu’en disaient les deux courants :

              Selon Locke, figure de proue de l’empirisme et auteur, en 1690, de Essai sur l’entendement humain, l’aveugle ne saura pas reconnaître le cube du globe pour la simple raison que, découvrant la vue, il n’a pas encore appris à mettre en relation les informations du toucher et celles de la vue. Chaque expérience du monde extérieur est d’abord irréductiblement liée aux sensations propres à chaque organe sensoriel. Construire une représentation du monde consiste alors à combiner les sensations différentes (c’est l’activité même de l’esprit). Pour un aveugle, l’idée de courbe (globe) est essentiellement tactile. De même, l’idée d’angle (cube) repose en son fond sur l’expérience d’une rupture tactile des surfaces. De ces expériences originaires, primitives, premières, proviennent toutes nos idées. N’ayant pas appris à combiner les sensations du toucher et celles de la vue, l’ancien aveugle se trouve face à un continent inconnu de son expérience du monde. S’il lui est possible d’apprendre à reconnaître la courbe et l’angle, ce n’est qu’à la condition qu’il les touche. Dans cette voie, l’expérience devient la condition sine qua non de toute connaissance. Les frères Pang dans leur film, s’avèrent donc très proches du courant empiriste dans la mesure où Mun a besoin de toucher l’objet pour le connaître. Point.

     Aux antipodes de la pensée de Locke, Leibniz interroge lui aussi le problème de Molyneux dans les Nouveaux essais sur l’entendement humain (1765). Selon lui, il est possible que l’aveugle fasse le rapprochement avec les formes que le toucher lui a appris à distinguer, cela en puisant dans son esprit la notion pure de la courbe, il pourra juger de la correspondance entre cette notion et ce qu’il voit. De même, le cube, pris dans sa notion, comporte assez de propriétés mathématiques pour qu’il soit possible de le reconnaître sans le toucher. En effet, le globe se distingue, par exemple, du cube en ce qu’il ne représente aucun point saillant, mais une enveloppe régulière dont la courbure est identique en tous points. Le cube, très anguleux, est de ce point de vue très aisé à distinguer de la sphère. Autre philosophe à défendre l’existence d’idées innées en nous, Descartes. Il affirme, dans les Méditations métaphysiques, que les idées innées sont des principes : elles ne forment pas en elles-mêmes une connaissance actuelle et particulière, mais elles fondent la possibilité d’un savoir véritable.

     Développer plus loin le problème pourrait nous emmener dans des considérations beaucoup trop écartées des enjeux du film ; n’oublions pas que celui-ci ne fait que suggérer le problème de Molyneux et y apporter une réponse facile et peu exploitée. Simplement, pour finir, précisons que la solution de cette opposition fut fournie par Kant dans la Critique de la raison pure : « Si toute notre connaissance débute avec l’expérience, cela ne prouve pas qu’elle dérive toute de l’expérience, car il se pourrait bien que même notre connaissance par expérience fut un composé de ce que nous recevons des impressions sensibles et de ce que notre propre pouvoir de connaître (simplement excité par des impressions sensibles) produit de lui-même : addition que nous ne distinguons pas de la matière première jusqu’à ce que notre attention y ait été portée par un long exercice qui nous ait appris à l’en séparé. (…) »

     Grosso-modo, la formule signifie qu’il n’existe pas d’expérience brute en dehors de notre structure mentale et indépendante de l’activité de l’esprit, condition sine qua non de toute connaissance. Seulement faut-il clarifier le rôle précis de l’expérience dans la connaissance, c'est-à-dire ne pas confondre le premier moment (ou le commencement) et l’origine (ou le fondement) de ce que nous savons. L’expérience est donc toujours établie au moyen de schèmes de pensées préalables, autrement dit au moyen d’intermédiaire entre les phénomènes perçus par les sens et les catégories de l’entendement. J’en étais sûr que cela emmènerait un peu loin.

 

 

     Pour conclure, The Eye s’inscrit dans la mouvance du cinéma fantastique asiatique abondante ces derniers temps et demeure certes un assez bon film sur le plan des intentions, mais pourra sembler frustrant à ceux qui, comme moi, ne font pas du genre leur tasse de thé. En revanche, nul doute que la touche culturelle d'extrême orient ravira les aficionados pur sucre; à voir en V.O donc. D’une manière générale, qu’il s’agisse de mettre des gnons ou de foutre les jetons, il semblerait que le cinéma made in Asie ait pris cette dernière décennie une longueur d’avance sur celui made in USA. (The Eye a remporté plusieurs prix dont le Film of Merit Award (2003 Hong Kong Film Critics Society) ainsi que le prix des meilleurs effets visuels en 2002 au Golden Horse Film Festival). D’ailleurs, on notera qu’à l’image de The Ring qui a été adapté aux USA avec Le Cercle, The Eye a subit très récemment (avril 2008) une resucée du même nom (ce sont deux réalisateurs français, Xavier Palud et David Moreau, fraichement débarqués à Hollywood qui se sont occupés de ce remake hollywoodien, avec Jessica Alba). Enfin, on précisera que les frères Pang ont cru bon de bisser puis de tiercer l’histoire puisque The Eye 2 puis The Eye 3, l’au-delà ont vu le jour respectivement en 2004 et 2005 ; toutefois, ne les ayant pas visionné, impossible d’en dire quoique ce soit.

 


 

 

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commentaires

fermaton.over-blog.com (Clovis Simard,phD) 20/05/2012 21:12


blog(fermaton.over-blog.com),No-30. - THÉORÈME QUINTESSENCE. - temps réel-temps imaginaire.

danyboy 19/07/2008 17:38

Bonjour à tous,j'ai toujours des petits problemes de santé, ce qui explique mon absence..j'arrive tout juste à publier un article par jour..je fais ce copier/coller, pour vous saluer tous et vous dire que je ne vous oublie pas..amitiés aux mecs et bisous aux filles

Stéphane 19/07/2008 17:20

Il y a un remake de ce film avec Jessica Alba !!!http://www.actucine.com/bande-annonce/bande-annonce-de-the-eye-avec-jessica-alba-253.htmlA bientôt

Margot 19/07/2008 16:47

Salut Baccawine. Moi aussi la scène de l'ascenseur m'a fait flipper...A + Bon week end!

Shin 17/07/2008 17:55

Bonjour Baccawine,Je suis ravi de voir que tu as joué le jeu du Ciné-Quizz ; aux choix effectivement plus que cornéliens... Je vais m'efforcer de te répondre sur mon blog ce soir car j'y ai vu pas mal de choses très intéressantes.Sinon, n'ayant vu ni la version originale ni le remake, j'aimerai bien tenter l'expérience The Eye. Je suis souvent attaché aux originaux, mais on m'a conseillé à plusieurs reprises de plutôt voir le remake fait par les frenchies. Je pense voir les deux quoi qu'il arrive, mais la question est surtout de savoir par lequel je commence ?Enfin, ça vient peut-être de mon PC, mais ton article est impossible à lire. La police utilisée n'existe pas sur mon disque dur et ait remplacé par une autre d'une taille trop grande (et donc illisible).Amicalement,Shin.