Fiche technique:
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Titre : Le Chat
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Réalisation: Pierre Granier-Deferre
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Interpétation: Jean Gabin, Simone Signoret, Annie Cordy
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Scénario: Pierre Granier-Deferre, Pascal Jardin, d'après le roman éponyme de Georges Simenon
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Images: Walter Wottitz
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Son : Jean Rieul
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Musique: Philippe Sarde (Editions Eddy Marnay)
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Chanson : "Le temps des souvenirs" paroles d'Eddy Marnay, interprété par Jean Sablon
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Pellicule 35mm couleur par Eastmancolor -
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Enregistrement Westrex 1135 st:S.N.E.C
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Distribution : Valoria Films
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Durée: 86 minutes
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Sortie: 24 avril 1971 -
France
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Genre : Drame
Bon, d’accord, la chronique d’un film français sorti il y a environ 37 ans avec Gabin et Signoret, ça n’a rien de très sexy.
On est loin des couples de
cinéma modernes que sont par exemple Clooney/Zeta-Jones ou Cassel/Bellucci. Mais lorsque je vous aurais dit que, dans ce film, apparaissent les fesses nues d’Annie Cordy, vous conviendrez que le
projet prend une toute autre envergure sur le plan du glamour. (Comme pour
Basic Instinct, la touche arrêt-sur-image des télécommandes va déguster). Les fesses d’Annie Cordy, donc, qui
incarne Nelly, une tenancière de lupanar, sont toutefois loin de constituer le seul atout de cette histoire d’amour, ou de ce drame psychologique, comme on voudra. Le talent du réalisateur et des
acteurs étant de réunir subtilement ces deux genres.
Avant de nous expliquer, commençons par souligner que Le Chat est une adaptation du roman éponyme de Georges Simenon, publié en 1967. (Seulement
quatre ans entre le livre et le film). A croire que Gabin était placé sous le signe de cet auteur puisqu’il tourna dans une dizaine de films inspirés de Simenon (la série des Maigret y
contribuant pour une large part). Notons aussi que le réalisateur, Pierre Granier-Deferre, ne s’est autorisé quasiment aucun écart par rapport au roman. Seuls les prénoms des héros ont été
modifiés. Enfin, préciser que le duo d’acteurs Gabin-Signoret est en tout point convaincant et fonctionne à merveille relève sans doute d’une lapalissade pour les générations précédentes.
Mais pour ceux qui les connaissent moins, Le Chat est une parfaite occasion de vérifier que leur réputation était loin d’être exagérée. Leur interprétation, toute en nuance sur le plan
des émotions, m’a personnellement beaucoup impressionné.
L’histoire est la suivante : dans leur petit pavillon de banlieue, le couple Julien (Gabin) – Clémence (Signoret) se déchire après des années d’union. Jeunes et
beaux, ils se sont aimés. Mais vieux et ridés, ils se tolèrent à peine. Un jour, Julien ramène à la maison un chaton trouvé et décide de l’adopter. Rapidement, l’affection de Julien pour son
« greffier » devient démesurée. (Vous savez comment peuvent être les vieux avec les chats : « Il est où le chatchat à son pépère ? »).
Clémence, réfugiée dans l’alcool, souffre jalousement d’être ignorée au profit du félin. On devine rapidement que ses sentiments pour Julien sont toujours vivants. Mais celui-ci n’a d’yeux que
pour son matou. De provocation en provocation, la tension monte entre les époux, lancinante, jusqu’à ce que Clémence en vienne à abattre l’animal. Dés-lors, Julien fait le
serment de ne plus jamais lui adresser la parole…
Gabin cherche son chat
Ce qui m’a sauté aux yeux, tout d’abord, c’est l’aspect radiographique d’une époque et d’un contexte : le Paris en pleine mutation de la fin des années
soixante, l’image du machisme exacerbée, la place de la femme dans cette société et le non-dit des sentiments qui caractérise les couples à l’ancienne. On est là, dans une certaine mesure, assez
proche du documentaire. En effet, les petits pavillons et les quartiers conviviaux sont démolis, seule la maison du couple Gabin-Signoret est encore épargnée, pour un temps, par le renouveau.
Tout est voué à disparaitre, une page se tourne. L’introduction est, à ce titre, très intéressante et bien maitrisée. La caméra, embarquée à côté du gyrophare d’une ambulance, parcourt les rues
en plein travaux pendant plus de trois minutes et nous donne à voir de façon informative l’état des lieux d’une banlieue entre démolition et reconstruction. Les petits commerces ferment ;
les grands immeubles émergent. [Ici, le regard du réalisateur me rappelle avec beaucoup d’instance celui de Klapisch sur le même thème dans Chacun cherche son chat (tiens, encore une
histoire de chat)]. Le décor est planté, tout sera placé dans cette histoire sous le sceau de l’irréversibilité et du poids du passé. Il semblerait même que le réalisateur est fait de ces deux
thématiques la clé de voûte de son métrage. Dans le même temps, la sirène de l’ambulance, oppressante, annonce le sentiment d’une tragédie inéluctable. C’est évidemment vers un hôpital qu’elle se
dirige, mais on ignore encore qui elle transporte (le premier plan est aussi le dernier). L’enjeu du film consiste à le découvrir par l’intermédiaire de flash-back à différents moments de la vie
du couple. Sous cet angle, la réalisation (des plans suggestifs et classiques et une trame non-linéaire presque audacieuse pour l’époque) constitue un réel succès.
Le poids du passé
Comme il arrive parfois, les hommes désabusés, en vieillissant, deviennent gâteux avec leurs animaux domestiques. C’est le cas de Julien dans le film. Le chat est bien
entendu une échappatoire. Toutefois, son refus de pardonner (Clémence à tué l’animal) cache un problème plus profond encore. Julien refuse la fuite du temps, mais ne parvient pas à l’exprimer.
Pour lui, le présent a l’épaisseur du passé. Il vieillit et va disparaitre comme son quartier, sans laisser de trace. Plus encore, et sans doute bien plus que d’avoir assassiné
son chat, il en veut à sa femme d’avoir vieillie elle aussi. C’est obscur dans son esprit mais il ne saurait l’accepter. Le poids du passé pèse lourd sur ses épaules, la lourdeur ajoutant la
connotation péjorative d’une souffrance psychologique. Clémence aussi souffre du temps passé. Ancienne trapéziste devenue boiteuse, elle vit dans la nostalgie de sa carrière d’acrobate, qu’une
vilaine chute a brisé net, et le regret mélancolique de ce que fut jadis leur mariage. L’alcool, dés-lors, est devenu son petit médicament quotidien (échappatoire également). L’amour entre Julien
et Clémence meurt à l’étouffé sous la chape du temps qui passe. L’expression de la nostalgie (Clémence) et de la rancune (Julien), qui ramène l’un et l’autre à un souvenir
obsédant, atteste de cette douleur indicible tout le long du film. Ils ne parviennent pas à tourner la page et ce refus les détruit à petit feu. Tout le mérite du réalisateur
et des acteurs est alors d’avoir trouvé le juste équilibre, dans les silences, pour être suffisamment explicites.
Le silence est un autre langage
Depuis la mort du chat, la haine semble s’être installée entre les époux et à pris peu à peu la forme d’un huit-clos. La vie du couple s’est organisée
pour qu’il n’y ait aucune communication entre eux. Lorsqu’un échange devient inévitable, c’est par messages sur des petits bouts de papier soigneusement pliés en quatre qu’il s’effectue (un peu à
la manière du flirt des adolescents). Extrait du roman : « Le papier prenait place entre son pouce et son majeur. Le pouce se repliait en chien de fusil et, se
détendant soudain, envoyait le message dans le giron de Marguerite. Il ne ratait pour ainsi dire jamais son coup, savourant chaque fois la même jubilation intérieure. » (Rappelons-le,
Granier-Deferre colle parfaitement au roman et va jusqu’à utiliser le ralenti pour retranscrire ce passage). C’est finalement émouvant. Le couple invente dans ses silences un autre
langage, différent de celui de leurs vingt ans, mais tout aussi riche. A travers ce dialogue de sourds, on constate que les époux ne sont pas parvenus à ce degré d’indifférence
qui marque la fin d’un amour. Dans le dénie, ils comptent toujours l’un pour l’autre, au-delà des habitudes, mais se comportent comme chien et chat. [La scène où Julien écrit un message à
Clémence dans lequel il dit « Tu devrais voir le docteur », puis se ravise, déchire le message et en rédige un autre sur lequel on peut lire « Le chat », se
passe de tout commentaire.]. Ils dorment et mangent séparément mais partagent la même chambre et la même cuisine. Leur cohabitation est étrange, les époux s’observent en douce. Il y a là un drôle
de romantisme qui se met en place. (Cf : les scènes du parc public).

Clémence ne cesse de boire et Julien confie ses maux à la gérante d’un hôtel de passes. Pourquoi ne divorcent-ils pas ? Extrait d’un dialogue du film : -
Nelly (Annie Cordy): « Le mieux pour vous deux, crois-moi, c’est d’aller chacun de votre côté. – Julien (Jean Gabin) : Tu sais, y’a vingt-cinq ans qu’on est marié,
aujourd’hui c’est trop tard pour dérober, faut aller jusqu’au bout. –Nelly : Le bout de quoi ? – Julien (en un soupir) : Le bout. ». Cette conception
vieille-France est un arrêt sur image d’une idéologie évanescente. Pour la génération à laquelle appartient ce couple, le divorce est encore une opération très marginale. Toutefois, c’est ici un
faux prétexte car Julien ne veut pas quitter Clémence. Il continue de l’aimer, malgré toute la rancœur qu’il a à son égard, mais sa fierté masculine lui empêche de se l’avouer. La situation est
irréversible. Quel est alors ce « bout » vers lequel le couple se dirige, toute la trame du film est là. Il faut le reconnaitre, le suspens est rigoureusement
entretenu par la structure du récit.
Revenons un instant sur cette présentation de l’image de l’homme et de la virilité à cette époque. Comme elle a vieilli, elle aussi. Le
personnage qu’incarne Gabin, acteur qui, à la base, symbolise la masculinité dans toute sa splendeur, apparait avec le recul comme une vraie caricature de la misogynie et du machisme. Cruel, il
bat-froid son épouse, la raille sans cesse lorsqu’elle devient nostalgique (« l’acrobate a ses humeurs »), se fait servir les pieds sous la table, appelle les femmes
« mes poulettes » et déserte le domicile conjugal en toute impunité pour vivre chez une « Mme Claude ». Néanmoins derrière cette virile façade bat
silencieusement un cœur. Julien est pathétique mais touchant. Les jours heureux où Clémence retirait ses bas et courait nue dans la forêt ne l’ont jamais quitté. Il demande à être compris mais ne
le mérite pas. Plus le film avance et plus les données semblent claires : le non-dit du non-dit est l’amour quasiment fou qu’ils se portent mutuellement, mais les détruit
dans le même temps. La force du film est-là.
Pour conclure, à ceux qui, comme moi, ne supportent plus l’expression guimauve de l’amour dans la plupart des productions actuelles, cette approche semblera tout à fait
originale et pertinente. Je leur recommande donc ce bon film. En revanche, si pour vous les histoires d’amour se résument en déclarations au clair-de-lune et en baisers hollywoodiens, sans
oublier un peu de sexe, et se terminent nécessairement par un happy end, alors je vous le déconseille.
P.S : Il y a peu de temps, le 17 novembre 2007, le cinéaste Pierre Granier-Deferre nous quittait. Il était alors âgé de 80 ans. Il laisse derrière lui
une trentaine de réalisations, cinéma et télévision confondus, et compte à son actif de nombreux classiques du cinéma français, tels que La Horse (1970) avec J. Gabin, La Veuve
Couderc (1971) avec S. Signoret, ou encore Adieu poulet (1975) avec Lino Ventura.