Jeudi 27 mars 2008

Fiche Technique:
• Titre original : Coffee and Cigarettes
• Réalisation : Jim Jarmusch (1986-2003)
• Interprétation : Roberto Benigni, Steve Buscemi, Tom Waits, Iggy Pop, Bill Muray, Cate Blanchett, Alex Descas, Isaac de Bankolé, Steve Coogan, Alfred Molina...
• Directeur de la photographie: Frederick Elmes, Ellen Kuras, Robby Müller et Tom Dicillo
• Date de sortie en France: 07 avril 2004
• Genre: Comédie
• Durée: 1h36
• Film indépendant
Interdit de fumer dans les lieux publics; fumer
nuit gravement à votre santé et à celle de votre entourage; fumer peut entrainer une mort lente et douloureuse; fumer réduit la fertilité; fumer diminue la taille du cerveau, etc. En un mot, les
fumeurs sont les pestiférés de notre époque, ghettoïsés et sans cesse pointés du doigt. Alors quand, en plus, Jim Jarmusch choisit d'adjoindre une addiction à une autre, le café aux clopes, le
cocktail s'annonce gentiment subversif. A ce propos, voici un aperçu des réponses que l'on m'a fait lorsque j'ai proposé à mon entourage de m'accompagner pour voir ce film (cycle Jarmusch au
cinéma de mon quartier) : - "Coffee and cigarettes, pourquoi pas champagne and coke pendant qu'on y est..." (ma femme) - "Tu devrais essayer l'acuponcture, pour moi, ça a très bien marché..."
(mon pote Jean-Louis) - "Biscuits et jus d'orange, là, d'accord; mais Coffee and cigarettes..." (ma tata) - "Ca m'aurait bien tenté mais, avec mon chômage, le ciné c'est devenu trop cher..." (mon
ancien buraliste) - "Chouette, de quoi ça parle papa?" (mon fils)...

De bout en bout, les onze petites saynètes qui forment ce film traitent (paradoxalement) de la dépendance et de la liberté, et j'en ressors, seul, drogué pour de bon au cinéma de Jarmusch. Tout d'abord, sur le plan esthétique, il s'agit à mon sens d'un chef-d'oeuvre. Le noir et blanc, cher au réalisateur (Stranger than Paradise; Down by Law; Dead Man), est utilisé de manière très pertinente. D'une part, le noir et blanc se veut nostalgique, il renvoie à une époque révolue où être fumeur ne constituait pas encore une tare mentale. D'autre part, il esthétise à merveille le propos, le noir du café et le blanc de la cigarette, en nous laissant supposer que les couleurs ne percent pas sous les volutes qui enveloppent ces variations jarmuschiennes. De l'affiche du film au générique, en passant par les tables à damiers, le noir et le blanc sont omniprésents. Ensuite, forcément, l'ambiance est atypique et un peu oppressante - café et cigarette sont deux excitants - ; certains trouveront même que ça manque d'air. Pour peu, on parviendrait presque à sentir l'odeur du tabac froid des cendriers et celle du marc de café dans les tasses. Il est assez rare qu'un film fasse littéralement "sentir les choses" et celui-ci, selon moi, en fait partie. On peut même aller jusqu'à dire qu'il s'agit d'une oeuvre sensualiste.

Manifestement, le projet tenait à coeur du cinéaste puisque, pendant presque vingt ans, il a tourné de-ci, de-là ces onze courts métrages traitant de l'addiction au café et à la nicotine. Comme un enfant qui collectionne les vignettes, son album finit par former un concept cohérent. Première conséquence de cette réalisation étirée dans le temps: on retrouve dans Coffee and cigarettes de nombreux acteurs qui ont eu les préférences de Jarmusch entre 1986 et 2003 (Roberto Benigni et Tom Waits dans Down by Law; Steve Buscemi dans Mystery Train; le Wu Tang-Clan, responsable de la B.O de Ghost Dog, etc.). Le casting, par voie de conséquences, constitue une somme impressionnante de talents. En outre, il est visible que les acteurs, qui évoluent systématiquement en duo ou en trio, ont pris beaucoup de plaisir à jouer leurs scénes. Les interprétations sont donc, globalement, de grande qualité. A titre personnel, je pense que les meilleures prestations sont celles de Tom Waits et Iggy Pop (Somewhere in California), se livrant un duel pour déterminer lequel est le plus cool. (Le passage où ces deux rois de la rock-attitude mettent leurs propres disques dans le juke-box, tout en les commentant, est vraiment jouissif. "Maintenant que t'as arrêté, tu peux te permettre d'en prendre une" constitue toujours à mes yeux le meilleur des arguments pour se griller un clope en toute
mauvaise
foi). De même, Bill Muray en garçon de café (qui boit à même la cafetière comme on boit au goulot) propose un numéro remarquable (Delirium). En revanche, tous les courts n'atteignent pas
le même degré d'inspiration, et, dans la mesure où Jarmusch a choisit de nous les présenter dans l'ordre chronologique, on regrettera parfois dans le fond un manque de constance et de régularité.
(Those Things'll Kill Ya et Cousins? m'ont semblé un ton en dessous). Néanmoins, sur un rythme très lent, l'ensemble se laisse boire à petites gorgées (ou fumer à petites
taffes, comme on voudra). On est vite pris par ces tranches de vie simples, ces brèves de comptoir sans rebondissement ni intrigue. Les sujets sont creux: l'art de préparer un vrai thé anglais,
la peur de se rendre chez le dentiste, les glaces à l'eau, le petit air de musique qui trotte dans la tête, la théorie du complot contre Elvis, etc. On est loin des thèmes imposants et des
émotions palpitantes. Ici, on parle de rien et de tout, on flotte, on prend le temps autour d'une table. Il y a là quelque chose de très épicurien. Pas de doute, à l'image de nos conversations
quotidiennes, Jarmusch réussit parfaitement à rendre-compte de la futilité de notre communication. Toutefois, cette vacuité n'est qu'apparente puisque l'humour et la poésie viennent occuper tout
l'espace.
L'humour de Jarmusch est incontestablement
absurde et loufoque; celui contenu dans Coffee and cigarettes ne déroge pas à la règle. Un peu comme si les Monty-Python s'étaient lancés dans la poésie, les déclinaisons que propose
Jarmusch sont toutes romantiques, sensibles et drôles. Derrière le nuage de fumée se cache l'univers à part du réalisateur, peuplé d'excentriques et de marginaux (deux adjectifs qui qualifient
très bien le film), déconnectés du monde social (les fumeurs sont mis à l'écart du centre, dans la marge de la communauté), et cet univers ne manque pas de nous sembler touchant, voir
attendrissant. A chaque histoire son souffle et son enthousiasme. Ici, les personnages de Jarmusch ne sont rien d'autre que des enfants refoulés pour qui chaque cigarette est une sucette
réconfortante, un lien avec le monde. Sous cet angle, le court qui ouvre le film (Strange to meet you) et celui qui le ferme (Champagne) sont deux parenthèses qui délimitent
parfaitement les contours de cet humour et de cette poésie déphasés. Dans le premier, totalement décalé, le café permet aux rêves de voyager plus rapidement; dans le dernier, très lyrique, deux
grands pères ont "perdu le contact avec la vie", et ce contact s'avère être une chanson dont ils cherchent la réminiscence. La présence de la musique, certes moins
sensible que celle du café et des cigarettes, est évidemment déterminante. ("Tesla voyait la terre comme un conducteur de résonnance acoustique..." se souvient l'un des grands pères).
Qu'elle viennent d'un juke-box ou d'une vieille radio, on l'entend partout, mais seulement en fond sonore. Elle ne s'impose pas directement mais finit progressivement par nous pénétrer. La
musique constitue, au même titre que le café et la cigarette, un lien qui rattache au monde, une bouée de sauvetage pour les êtres égarés. Jarmusch, c'est un fait entendu, est un passionné de
musique. Chacune de ses réalisations sert de véhicule à sa culture musicale (rock-hip hop) et ce n'est pas un hasard si ses personnages sont si souvent interpétés par des musiciens dans la vie.
La B.O de Coffee and cigarettes s'avère donc magistrale (on y retrouve, entre autres, The Stooges, The Skatalites, Tom Waits, Iggy Pop, The Modern Jazz Quartet, etc.) et contribue avec
force à nous plonger dans cet univers singulier, poétique et absurde. A mon sens, tout en lui rendant hommage, Jarmusch apporte là encore quelque chose de neuf au cinéma. Et, puisque l'abus de
cinéma n'est pas encore considéré comme nuisible à la santé, je recommande à tous de s'y défoncer allégrement.
Somewhere in California (V.O), un pur moment de plaisir à consommer sans modération

De bout en bout, les onze petites saynètes qui forment ce film traitent (paradoxalement) de la dépendance et de la liberté, et j'en ressors, seul, drogué pour de bon au cinéma de Jarmusch. Tout d'abord, sur le plan esthétique, il s'agit à mon sens d'un chef-d'oeuvre. Le noir et blanc, cher au réalisateur (Stranger than Paradise; Down by Law; Dead Man), est utilisé de manière très pertinente. D'une part, le noir et blanc se veut nostalgique, il renvoie à une époque révolue où être fumeur ne constituait pas encore une tare mentale. D'autre part, il esthétise à merveille le propos, le noir du café et le blanc de la cigarette, en nous laissant supposer que les couleurs ne percent pas sous les volutes qui enveloppent ces variations jarmuschiennes. De l'affiche du film au générique, en passant par les tables à damiers, le noir et le blanc sont omniprésents. Ensuite, forcément, l'ambiance est atypique et un peu oppressante - café et cigarette sont deux excitants - ; certains trouveront même que ça manque d'air. Pour peu, on parviendrait presque à sentir l'odeur du tabac froid des cendriers et celle du marc de café dans les tasses. Il est assez rare qu'un film fasse littéralement "sentir les choses" et celui-ci, selon moi, en fait partie. On peut même aller jusqu'à dire qu'il s'agit d'une oeuvre sensualiste.

Manifestement, le projet tenait à coeur du cinéaste puisque, pendant presque vingt ans, il a tourné de-ci, de-là ces onze courts métrages traitant de l'addiction au café et à la nicotine. Comme un enfant qui collectionne les vignettes, son album finit par former un concept cohérent. Première conséquence de cette réalisation étirée dans le temps: on retrouve dans Coffee and cigarettes de nombreux acteurs qui ont eu les préférences de Jarmusch entre 1986 et 2003 (Roberto Benigni et Tom Waits dans Down by Law; Steve Buscemi dans Mystery Train; le Wu Tang-Clan, responsable de la B.O de Ghost Dog, etc.). Le casting, par voie de conséquences, constitue une somme impressionnante de talents. En outre, il est visible que les acteurs, qui évoluent systématiquement en duo ou en trio, ont pris beaucoup de plaisir à jouer leurs scénes. Les interprétations sont donc, globalement, de grande qualité. A titre personnel, je pense que les meilleures prestations sont celles de Tom Waits et Iggy Pop (Somewhere in California), se livrant un duel pour déterminer lequel est le plus cool. (Le passage où ces deux rois de la rock-attitude mettent leurs propres disques dans le juke-box, tout en les commentant, est vraiment jouissif. "Maintenant que t'as arrêté, tu peux te permettre d'en prendre une" constitue toujours à mes yeux le meilleur des arguments pour se griller un clope en toute
mauvaise
foi). De même, Bill Muray en garçon de café (qui boit à même la cafetière comme on boit au goulot) propose un numéro remarquable (Delirium). En revanche, tous les courts n'atteignent pas
le même degré d'inspiration, et, dans la mesure où Jarmusch a choisit de nous les présenter dans l'ordre chronologique, on regrettera parfois dans le fond un manque de constance et de régularité.
(Those Things'll Kill Ya et Cousins? m'ont semblé un ton en dessous). Néanmoins, sur un rythme très lent, l'ensemble se laisse boire à petites gorgées (ou fumer à petites
taffes, comme on voudra). On est vite pris par ces tranches de vie simples, ces brèves de comptoir sans rebondissement ni intrigue. Les sujets sont creux: l'art de préparer un vrai thé anglais,
la peur de se rendre chez le dentiste, les glaces à l'eau, le petit air de musique qui trotte dans la tête, la théorie du complot contre Elvis, etc. On est loin des thèmes imposants et des
émotions palpitantes. Ici, on parle de rien et de tout, on flotte, on prend le temps autour d'une table. Il y a là quelque chose de très épicurien. Pas de doute, à l'image de nos conversations
quotidiennes, Jarmusch réussit parfaitement à rendre-compte de la futilité de notre communication. Toutefois, cette vacuité n'est qu'apparente puisque l'humour et la poésie viennent occuper tout
l'espace.
L'humour de Jarmusch est incontestablement
absurde et loufoque; celui contenu dans Coffee and cigarettes ne déroge pas à la règle. Un peu comme si les Monty-Python s'étaient lancés dans la poésie, les déclinaisons que propose
Jarmusch sont toutes romantiques, sensibles et drôles. Derrière le nuage de fumée se cache l'univers à part du réalisateur, peuplé d'excentriques et de marginaux (deux adjectifs qui qualifient
très bien le film), déconnectés du monde social (les fumeurs sont mis à l'écart du centre, dans la marge de la communauté), et cet univers ne manque pas de nous sembler touchant, voir
attendrissant. A chaque histoire son souffle et son enthousiasme. Ici, les personnages de Jarmusch ne sont rien d'autre que des enfants refoulés pour qui chaque cigarette est une sucette
réconfortante, un lien avec le monde. Sous cet angle, le court qui ouvre le film (Strange to meet you) et celui qui le ferme (Champagne) sont deux parenthèses qui délimitent
parfaitement les contours de cet humour et de cette poésie déphasés. Dans le premier, totalement décalé, le café permet aux rêves de voyager plus rapidement; dans le dernier, très lyrique, deux
grands pères ont "perdu le contact avec la vie", et ce contact s'avère être une chanson dont ils cherchent la réminiscence. La présence de la musique, certes moins
sensible que celle du café et des cigarettes, est évidemment déterminante. ("Tesla voyait la terre comme un conducteur de résonnance acoustique..." se souvient l'un des grands pères).
Qu'elle viennent d'un juke-box ou d'une vieille radio, on l'entend partout, mais seulement en fond sonore. Elle ne s'impose pas directement mais finit progressivement par nous pénétrer. La
musique constitue, au même titre que le café et la cigarette, un lien qui rattache au monde, une bouée de sauvetage pour les êtres égarés. Jarmusch, c'est un fait entendu, est un passionné de
musique. Chacune de ses réalisations sert de véhicule à sa culture musicale (rock-hip hop) et ce n'est pas un hasard si ses personnages sont si souvent interpétés par des musiciens dans la vie.
La B.O de Coffee and cigarettes s'avère donc magistrale (on y retrouve, entre autres, The Stooges, The Skatalites, Tom Waits, Iggy Pop, The Modern Jazz Quartet, etc.) et contribue avec
force à nous plonger dans cet univers singulier, poétique et absurde. A mon sens, tout en lui rendant hommage, Jarmusch apporte là encore quelque chose de neuf au cinéma. Et, puisque l'abus de
cinéma n'est pas encore considéré comme nuisible à la santé, je recommande à tous de s'y défoncer allégrement.Somewhere in California (V.O), un pur moment de plaisir à consommer sans modération
par Baccawine
publié dans :
Comédie
communauté :
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