Présentation

A l'affiche cette semaine


                  

Cliquez sur les affiches pour voir le détail du film 

Cliquez ici pour voir apparaître le détail des sorties Ciné de la semaine
 
                                   
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                             

" Qu'il s'agisse de penser le devenir ou de l'exprimer, ou même de le percevoir, nous ne faisons guère autre chose qu'actionner une espèce de cinématographe intérieur. Le mécanisme de notre connaissance usuelle est de nature cinématographique." 
                             
                                   H. Bergson, L'Evolution créatrice


Mon Top 10


Cliquez sur les affiches pour les faire défiler

Album Photos

Recherche

Calendrier

Mars 2008
L M M J V S D
          1 2
3 4 5 6 7 8 9
10 11 12 13 14 15 16
17 18 19 20 21 22 23
24 25 26 27 28 29 30
31            
<< < > >>

Jeudi 27 mars 2008


Affiche-du-film.jpg

Fiche Technique:

• Titre original : Coffee and Cigarettes
• Réalisation : Jim Jarmusch (1986-2003)
• Interprétation : Roberto Benigni, Steve Buscemi, Tom Waits, Iggy Pop, Bill Muray, Cate Blanchett, Alex Descas, Isaac de Bankolé, Steve Coogan, Alfred Molina...
• Directeur de la photographie: Frederick Elmes, Ellen Kuras, Robby Müller et Tom Dicillo
• Date de sortie en France: 07 avril 2004
• Genre: Comédie
• Durée: 1h36
• Film indépendant


      Interdit de fumer dans les lieux publics; fumer nuit gravement à votre santé et à celle de votre entourage; fumer peut entrainer une mort lente et douloureuse; fumer réduit la fertilité; fumer diminue la taille du cerveau, etc. En un mot, les fumeurs sont les pestiférés de notre époque, ghettoïsés et sans cesse pointés du doigt. Alors quand, en plus, Jim Jarmusch choisit d'adjoindre une addiction à une autre, le café aux clopes, le cocktail s'annonce gentiment subversif. A ce propos, voici un aperçu des réponses que l'on m'a fait lorsque j'ai proposé à mon entourage de m'accompagner pour voir ce film (cycle Jarmusch au cinéma de mon quartier) : - "Coffee and cigarettes, pourquoi pas champagne and coke pendant qu'on y est..." (ma femme) - "Tu devrais essayer l'acuponcture, pour moi, ça a très bien marché..." (mon pote Jean-Louis) - "Biscuits et jus d'orange, là, d'accord; mais Coffee and cigarettes..." (ma tata) - "Ca m'aurait bien tenté mais, avec mon chômage, le ciné c'est devenu trop cher..." (mon ancien buraliste) - "Chouette, de quoi ça parle papa?" (mon fils)...

I.-POP---T.-Waits.jpg
     De bout en bout, les onze petites saynètes qui forment ce film traitent (paradoxalement) de la dépendance et de la liberté, et j'en ressors, seul, drogué pour de bon au cinéma de Jarmusch. Tout d'abord, sur le plan esthétique, il s'agit à mon sens d'un chef-d'oeuvre. Le noir et blanc, cher au réalisateur (Stranger than Paradise; Down by Law; Dead Man), est utilisé de manière très pertinente. D'une part, le noir et blanc se veut nostalgique, il renvoie à une époque révolue où être fumeur ne constituait pas encore une tare mentale. D'autre part, il esthétise à merveille le propos, le noir du café et le blanc de la cigarette, en nous laissant supposer que les couleurs ne percent pas sous les volutes qui enveloppent ces variations jarmuschiennes. De l'affiche du film au générique, en passant par les tables à damiers, le noir et le blanc sont omniprésents. Ensuite, forcément, l'ambiance est atypique et un peu oppressante - café et cigarette sont deux excitants - ; certains trouveront même que ça manque d'air. Pour peu, on parviendrait presque à sentir l'odeur du tabac froid des cendriers et celle du marc de café dans les tasses. Il est assez rare qu'un film fasse littéralement "sentir les choses" et celui-ci, selon moi, en fait partie. On peut même aller jusqu'à dire qu'il s'agit d'une oeuvre sensualiste.

Plan-vue-du-haut-2.gif
     Manifestement, le projet tenait à coeur du cinéaste puisque, pendant presque vingt ans, il a tourné de-ci, de-là ces onze courts métrages traitant de l'addiction au café et à la nicotine. Comme un enfant qui collectionne les vignettes, son album finit par former un concept cohérent. Première conséquence de cette réalisation étirée dans le temps: on retrouve dans Coffee and cigarettes de nombreux acteurs qui ont eu les préférences de Jarmusch entre 1986 et 2003 (Roberto Benigni et Tom Waits dans Down by Law; Steve Buscemi dans Mystery Train; le Wu Tang-Clan, responsable de la B.O de Ghost Dog, etc.). Le casting, par voie de conséquences, constitue une somme impressionnante de talents. En outre, il est visible que les acteurs, qui évoluent systématiquement en duo ou en trio, ont pris beaucoup de plaisir à jouer leurs scénes. Les interprétations sont donc, globalement, de grande qualité. A titre personnel, je pense que les meilleures prestations sont celles de Tom Waits et Iggy Pop (Somewhere in California), se livrant un duel pour déterminer lequel est le plus cool. (Le passage où ces deux rois de la rock-attitude mettent leurs propres disques dans le juke-box, tout en les commentant, est vraiment jouissif. "Maintenant que t'as arrêté, tu peux te permettre d'en prendre une" constitue toujours à mes yeux le meilleur des arguments pour se griller un clope en toute
Bill-Muray-Wu-Tang.jpgmauvaise foi). De même, Bill Muray en garçon de café (qui boit à même la cafetière comme on boit au goulot) propose un numéro remarquable (Delirium). En revanche, tous les courts n'atteignent pas le même degré d'inspiration, et, dans la mesure où Jarmusch a choisit de nous les présenter dans l'ordre chronologique, on regrettera parfois dans le fond un manque de constance et de régularité. (Those Things'll Kill Ya et Cousins? m'ont semblé un ton en dessous). Néanmoins, sur un rythme très lent, l'ensemble se laisse boire à petites gorgées (ou fumer à petites taffes, comme on voudra). On est vite pris par ces tranches de vie simples, ces brèves de comptoir sans rebondissement ni intrigue. Les sujets sont creux: l'art de préparer un vrai thé anglais, la peur de se rendre chez le dentiste, les glaces à l'eau, le petit air de musique qui trotte dans la tête, la théorie du complot contre Elvis, etc. On est loin des thèmes imposants et des émotions palpitantes. Ici, on parle de rien et de tout, on flotte, on prend le temps autour d'une table. Il y a là quelque chose de très épicurien. Pas de doute, à l'image de nos conversations quotidiennes, Jarmusch réussit parfaitement à rendre-compte de la futilité de notre communication. Toutefois, cette vacuité n'est qu'apparente puisque l'humour et la poésie viennent occuper tout l'espace.


L'humour de Jarmusch est incontestablement absurde et loufoque; celui contenu dans Coffee and cigarettes ne déroge pas à la règle. Un peu comme si les Monty-Python s'étaient lancés dans la poésie, les déclinaisons que propose Jarmusch sont toutes romantiques, sensibles et drôles. Derrière le nuage de fumée se cache l'univers à part du réalisateur, peuplé d'excentriques et de marginaux (deux adjectifs qui qualifient très bien le film), déconnectés du monde social (les fumeurs sont mis à l'écart du centre, dans la marge de la communauté), et cet univers ne manque pas de nous sembler touchant, voir attendrissant. A chaque histoire son souffle et son enthousiasme. Ici, les personnages de Jarmusch ne sont rien d'autre que des enfants refoulés pour qui chaque cigarette est une sucette réconfortante, un lien avec le monde. Sous cet angle, le court qui ouvre le film (Strange to meet you) et celui qui le ferme (Champagne) sont deux parenthèses qui délimitent parfaitement les contours de cet humour et de cette poésie déphasés. Dans le premier, totalement décalé, le café permet aux rêves de voyager plus rapidement; dans le dernier, très lyrique, deux grands pères ont "perdu le contact avec la vie", et ce contact s'avère être une chanson dont ils cherchent la réminiscence. La présence de la musique, certes moins sensible que celle du café et des cigarettes, est évidemment déterminante. ("Tesla voyait la terre comme un conducteur de résonnance acoustique..." se souvient l'un des grands pères). Qu'elle viennent d'un juke-box ou d'une vieille radio, on l'entend partout, mais seulement en fond sonore. Elle ne s'impose pas directement mais finit progressivement par nous pénétrer. La musique constitue, au même titre que le café et la cigarette, un lien qui rattache au monde, une bouée de sauvetage pour les êtres égarés. Jarmusch, c'est un fait entendu, est un passionné de musique. Chacune de ses réalisations sert de véhicule à sa culture musicale (rock-hip hop) et ce n'est pas un hasard si ses personnages sont si souvent interpétés par des musiciens dans la vie. La B.O de Coffee and cigarettes s'avère donc magistrale (on y retrouve, entre autres, The Stooges, The Skatalites, Tom Waits, Iggy Pop, The Modern Jazz Quartet, etc.) et contribue avec force à nous plonger dans cet univers singulier, poétique et absurde. A mon sens, tout en lui rendant hommage, Jarmusch apporte là encore quelque chose de neuf au cinéma. Et, puisque l'abus de cinéma n'est pas encore considéré comme nuisible à la santé, je recommande à tous de s'y défoncer allégrement.


Somewhere in California (V.O), un pur moment de plaisir à consommer sans modération


par Baccawine publié dans : Comédie communauté : Cinéma
ajouter un commentaire commentaires (3)    recommander
Vendredi 14 mars 2008



Nouvelle-affiche.jpg
     A juste titre, certaines personnes pourront se sentir fatiguées de voir réapparaitre, quelques 47 ans plus tard, et pour des raisons purement commerciales, ce coffret DVD (Sortie le 05 mars 2008). Pour ma part, n’étant plus tout à fait maître de la télécommande du lecteur DVD dans ma propre maison, j’ai été contraint de redécouvrir ce dessin-animé. Surprise, on est loin des mièvreries habituelles de Disney.

Les gentils

undefinedCommençons notre analyse par l’étude des gentils. Avant toute chose, les chiens sont les meilleurs amis de l’homme. Comme toujours, ils sont doués de la parole (marrant d’ailleurs, dans ce dessin-animé, les chiens nous appellent leurs « fidèles compagnons »), ils ont un comportement affectueux et protecteur, somme toute le comportement de tous bons parents. Ils sont 101 mais chacun dispose d’un élément physique bien à lui qui le caractérise et permet de le différencier. Les enfants de famille nombreuse savent qu’il n’est pas toujours facile de trouver sa place et le message est ici subliminalement pédagogique (les taches noires des chiots) : Il faut affirmer sa propre personnalité. On découvre ces chiots autour d’une télé, comme une famille classique, à regarder Rintintin (tiens, un autre gentil chien protecteur). Certains ont peur, d’autres rouspètent ou ont faim. On pourrait presque se voir dans ce miroir qu’est l’écran. Les 101 dalmatiens sont le reflet d’une cellule familiale heureuse et réconfortante. On y adhérera en s’identifiant, selon notre âge, à l’un ou l’autre des personnages. Ensuite, le couple humain so british, qui adopte les dalmatiens, est lui aussi très protecteur et rassurant. Il garde son calme en toute circonstance, cherche des solutions et se montre fort. (A nouveau de bons parents). La fin du film a le mérite de laisser travailler l’imaginaire de l’enfant en nous offrant la perspective d’une famille unie et heureuse, tous les membres vivant sous le même toit ("on achètera une grande ferme et on fera de l'élevage de dalmatiens"), mais sans rien montrer. L’équivalent d’un « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ». Chez Disney c’est une constante : malgré les embuches que présente parfois l’existence, l’enfant peut avoir confiance en l’avenir. Ici, rien de nouveau sous le soleil  (si ce n’est que 101 cabots jappant en même temps dans la chaumière serait plutôt pour moi une version de l’enfer – « L'aboiement du chien est le cri le plus inaudible et stupide du règne animal », G. Deleuze).

Les méchants

Cruella--vieille-pute.jpgMais plutôt que les gentils, je trouve que c’est le soin apporté au traitement des méchants qui est étonnant dans ce dessin-animé. Dans le giron de Cruella, qu’il faut placer au rang de méchant de légende – c’est elle, à mon sens, le personnage principal – on trouve toute une tripotée de seconds rôles savoureux dans le registre bêtes et malveillants. S’adressant aux plus petits, cette galerie a le  mérite de n’entretenir aucune ambiguïté en ce qui concerne la répartition du bien et du mal. Les gentils sont extrêmement gentils et les méchants extrêmement méchants (il s’agit tout de même de découper la peau des chiens pour en faire des fourrures, entreprise que même Hannibal Lecter, par exemple, n’aurait pas renié). Ici, on est en rupture totale avec l’univers du conte de fée et de la féerie propre aux créations Disney. Rappelons que cette production est intercalée entre La Belle au Bois Dormant (1959) et Merlin l’Enchanteur (1963). [Petit clin d’œil, on retrouve très brièvement certains chiens de La Belle et le Clochard (1955) parmi la ribambelle qui traverse les 101 Dalmatiens (1961)]. On notera également qu’il s’agit du premier film non-musical signé Disney, il contient donc, nécessairement, nettement moins de mièvrerie. Cruella en témoigne ; son nom même, en V.O Cruella De Vil, est un jeu de mots simpliste qui renvoie à l’enfer (De Vil = Devil, c'est-à-dire "démon" ou "diable" en anglais.). Cette sorcière gothique des temps modernes finit toutefois par devenir plus risible qu’effrayante, la faute en grande partie à la profondeur vertigineuse de la stupidité de ses deux acolytes. Ces deux malfrats, Jasper et Horace, qui cherchent à enlever les dalmatiens, sont finalement assez proches des kidnappeurs Showalter et Grimsrud dans le film Fargo. Ils devraient faire peur, mais on se fend la poire en  les voyant. Leur bêtise naturelle est un joyau dans ce dessin animé. Et puis, il y a quelque chose de jouissif à voir les entreprises du méchant échouer piteusement. On peut même constater que plus le méchant est méchant et plus ses malheurs semblent drôles et réconfortants aux enfants. Sous cet angle, Cruella est au top du comique. De même, plus le happy end des gentils est heureux est plus le bad end des méchants est retentissant.

Le dessin

Daumier-1.jpgEnfin, c’est l’esthétisme du dessin qui m’a frappé, très original, à la limite du tracé à la main (encore une fois, en rupture avec ce qui se faisait habituellement chez Disney). Certes, les dalmatiens sont parfaitement rendus, ils ont d’ailleurs énormément contribué au succès du film (A la sortie du dessin-animé, un engouement soudain pour les dalmatiens entraîna les sociétés protectrices d'animaux à prévenir les gens de la responsabilité et des conséquences de posséder un animal). Mais au-delà de la présence excessive du noir et blanc, c’est  la stylisation de l’arrière-plan dite « brouillon » de l’Angleterre conservatrice qui m’a bien plu – il s’agit en fait d’un procédé très ingénieux (xerographie) qui consiste à photocopier les traits sur le papier au lieu de les peindre manuellement – , ainsi que l’influence de Daumier en ce qui concerne les tronches caricaturales des méchants, anguleuses et graphiques. Le tout donne à l’ensemble beaucoup de caractère et reste à redécouvrir. [750 dessinateurs et techniciens ont travaillé pendant trois ans sur Les 101 Dalmatiens. 217 000 feuilles de papier à dessin et de cellos, 1 218 750 crayons et 800 tonnes de peinture ont également été utilisés, autant d’informations disponibles dans les bonus de ce coffret DVD].

undefined 

par Baccawine publié dans : Dessin-animé communauté : Ciné DVD
ajouter un commentaire commentaires (2)    recommander
Mardi 11 mars 2008

affiche_sa_majeste_des_mouc_imagesphoto.jpg
Fiche technique :

  • Titre original : The Lord of Flies
  • Réalisateur : Peter Brook
  • Interpretation: James Aubrey (Ralph), Tom Chapin (Jack), Hugh Edwards (Piggy), Roger Elwin (Roger),Tom Gaman (Simon), Roger Allan (Piers)
  • Directeur de la photographie : Tom Hollyman
  • Date de sortie : 02 juin 1965
  • Sortie cinéma France : 10 Octobre 2007
  • Genre : Drame
  • Durée : 1h33
  • Distributeur : Carlotta Films

 

undefined     Sa Majesté des mouches, le best-seller de William Golding, est sans doute l’un des livres de notre enfance qui gagne le plus à être relu aujourd’hui. On donne souvent ce roman à lire à des enfants d’une douzaine d’années et, la plupart du temps, moi le premier, ils n’en retiennent que l’aspect Robinson Crusoé. Cette adaptation réalisée par Peter Brook, Lord of Flies, qui respecte scrupuleusement le texte original, nous donne l’occasion de vérifier que, au-delà de la prédisposition éminemment visuelle de ce type de mythe que constituent les naufragés d’une île déserte (la photographie du film est excellente), l’histoire forme en fait un effroyable conte philosophique pour adulte.

 


     Les premiers plans du film ont un petit air de déjà-vu : comme dans la série TV Lost, tout débute par un crash aérien (dont nous n’aurons pas l’explication), des corps dans l’eau, et l’arrivée des rescapés sur une île déserte providentielle. [ Précisons tout de suite que l’image du film est très esthétique, la quasi-totalité des plans ayant été tourné sur une petite île au large de la côte de Puerto Rico – les autorités ayant accepté de prêter à la production la totalité de l'île en échange d'un petit geste financier.] Rapidement, les survivants se trouvent dans l’obligation de s’organiser entre eux en attendant d’hypothétiques secours. De la même façon que dans Lost, les meneurs s’exondent d’eux-mêmes et une hiérarchie semble se mettre en place naturellement, laissant à penser qu’il existe une prédisposition à gouverner ou à subir. Déjà, Platon avait considéré cette donnée dans la République : la cité est fondamentalement inégalitaire et chacun doit rester à sa place : pour leur bien propre, les hommes « inférieurs » seront dirigés par les hommes « supérieurs ». [Dans ce registre dominés-dominants, les acteurs, tous mineurs, jouent de manière très convaincante.] Sur un plan politique (étymologiquement « vivre ensemble »), les bases sont posées de manière extrêmement didactique dés les premières minutes du film : comment organiser la vie sociale ? Que fait-on d’un pouvoir sans limite ? Mais surtout, serions-nous plus libres en l’absence de loi ? Ces questions sont d’autant plus compliquées qu’ici, c’est à des enfants qu’on les pose. Le crash n’a épargné qu’eux. Aucun adulte valide n’est présent sur l’île pour les guider et leur servir de tuteur. Certes, pour apporter un peu de crédibilité à l’histoire, ces jeunes hommes sont tous des aspirants d’une école militaire, donc rôdés à la rigueur et la discipline, et par conséquent un peu plus aptes que d’autres à survivre dans ces conditions. Toutefois, ils demeurent des enfants. Ils sont brutalement livrés à leur propre sort et la responsabilité de leurs décisions va prendre une importance à laquelle toute leur précocité et leurs dispositions ne les ont pas encore préparés.

grande-photos-enfant-et-tete-de-porc.jpg
     Tout de suite, on constatera que les survivants choisissent de se regrouper. Aucun ne décide de partir seul de son côté. Au regard des faiblesses de l’homme seul, le rassemblement se fait naturellement. (L’homme est un animal naturellement politique, disait Aristote). Aussitôt se pose la question du gouvernement de ce regroupement. Deux clans vont très vite se former, autour de deux petits chefs charismatiques, qui sont aussi les plus forts physiquement.  D’un côté, Ralph (James Aubrey), la partie raisonnable de l’enfance, sage et responsable, considérant que l’ordre est nécessaire ; de l’autre, sa nature turbulente, Jack (Tom Chapin), qui caractérise sa propension à ne respecter aucune règle et à n’agir qu’à sa tête. Tout le problème de la liberté humaine et de la légitimité du pouvoir est ici concentré car, ne nous y trompons pas, nous sommes nous-mêmes, bel et bien, ces enfants perdus sur terre et voués à cohabiter. Des enfants, donc, auxquels le réalisateur fait la leçon en nous donnant à envisager, à travers cette île déserte, un « état de nature », cher aux philosophes tels que Hobbes (« guerre de tous contre tous ») ou Rousseau. Avons-nous vraiment besoin d’être gouvernés ? Nous avons souvent rêvé, plus jeunes, d’avoir tous les droits et nous continuons parfois, aujourd’hui, à rêver d’une vie où toute loi et toute autorité seraient absentes. Mais serions-nous plus libres et heureux pour autant ?

jack-et-les-lunettes-cass-es.jpg
     Dans le film, nous l’avons dit, un groupe d’enfants rebelles, emmené par Jack, considèrent que oui, les lois et la discipline entravent notre liberté, et le clan tend à s’orienter vers un mode de fonctionnement dangereusement anarchique. « La liberté ou la mort » devient sa devise, et si un aperçu sans concession nous est donné de la profondeur de la cruauté des enfants, ce sont principalement les méfaits d’un tel étendard qui nous sont présentés. Plus encore, derrière ce vernis d’anarchisme se dissimule plus sournoisement une idéologie totalitaire dans la mesure où Jack a pris le contrôle de la révolte en manipulant les peurs les plus primitives des plus petits (monstre dans la caverne) et maintient son pouvoir, de manière indiscutable, en équilibrant le culte de l’image du chef, les rites tribaux (le sang des animaux peint sur les visages, les sacrifices), et la violence la plus arbitraire. Le titre même du film n’est pas anecdotique puisque, si la première partie évoque un monarque (« Sa Majesté »), la seconde partie (« des mouches ») insiste sur le caractère insignifiant de son pouvoir. L’oxymore se veut donc elle-même critique, le monarque, Jack, ne sera undefinedrien d’autre que « Le roi des têtards ». De l’autre côté, Ralph, un jeune homme de plus en plus isolé, tente avec quelques autres de conserver un semblant de démocratie, (Ralph est à l’image du médecin Jack dans Lost). Sa tâche est beaucoup plus ardue (mais plus viable aussi, c’est un fait entendu), elle consiste à maintenir l’ordre et assurer la sécurité de ses camarades, comme à mettre en place les conditions politiques de leur liberté, (tout cela à quatorze ans). Quelques mots concernant Ralph : ce dernier me rappelle l’éternel premier de la classe que l’on a envie de claquer, pondéré, intelligent, sans reproche, il s’évertue à maintenir les traditions qu’on lui a inculqué dans son collège anglais, sans jamais les remettre en question. Pire encore, si l’on se replace dans le contexte – l’establishment politique du Royaume-Uni du siècle dernier – Ralph considère qu’il n’existe qu’un unique système politique valable, le sien, celui de sa patrie. L’Angleterre demeure une nation supérieure aux autres. Sous ce jour ethnocentrique et arrogant, il est peut-être aussi effrayant que Jack, son alter-égo inversé.  Quoiqu’il en soit, les deux équipes sont adversaires, (les rouges et les jaunes, si l’on peut dire), et leur confrontation aura lieu de manière on-ne-peut-plus manichéenne.

 


undefined      On le redécouvre chaque été dans Koh-Lanta, il est impossible de survivre sur une île sans le feu. Celui-ci, si l’on en croit le Mythe de Prométhée de Platon (dans Protagoras), constituerait même, avec l’intelligence technique, le tout premier indice de la culture, par opposition à la nature. Le feu est donc de la plus haute importance. Les enfants sauvages vont, eux aussi, se retrouver confrontés à ce  problème, qu’ils résoudront en utilisant le soleil et les lunettes d’un p’tit gars lourdaud surnommé Piggy (p’tit cochon), le bras droit du bon Ralph. De-là, l’atmosphère va radicalement changer et devenir morbide, les lorgnons de Piggy constituant non seulement l’objet de toutes les convoitises, mais surtout l’instrument de pouvoir numéro un. Le jeu va virer au cauchemar et une « guerre du feu » va se mettre en place. (Le Mythe de Prométhée est ainsi inversé: le feu ne sert ici qu'à faire naître la cécité et la destruction). Sans rien ni personne pour fixer des limites à ces innocentes « têtes blondes », (les notions de légalité et de possession n’étant qu’une enveloppe vide sur l’île), jusqu’où seront-elle prêtes à aller pour en disposer ? On s’en doute, nul besoin de faire intervenir le mystérieux ou le fantastique, et encore moins Denis Brogniart, pour que les choses tournent férocement au vinaigre sur cette île. A l’état de nature, « l’homme est un loup pour l’homme », disait Hobbes, et l’allégorie du film nous en propose une merveilleuse illustration ; P. Brook n’y allant pas avec le dos de la cuillère pour ce qui est du drame, mais cela, je vous laisse le découvrir…  

undefined
     Pour conclure, cette adaptation nous donne une nouvelle occasion de constater que la pellicule reste un support tout à fait pertinent pour ce type de réflexion. Bien-sûr, il s’agit d’un énième  plaidoyer pour la démocratie, mais par sa tonalité, crue et brutale, on peut considérer qu’il atteint son but aussi bien sur le plan de la forme que sur celui du fond. Certes, ce métrage est, de bout en bout, d’essence pédagogique, toutefois son esthétique nous permet de ne pas (trop) subir cette caractéristique. Non seulement la nature vierge de l’île est parfaitement bien rendue, mais aussi et surtout la cruauté qui monte crescendo est palpable à l’écran. L’utilisation des enfants, irresponsables mais innocents, permet alors ce message clair : lorsqu’il n’y a plus de règle, les instincts les plus primitifs reprennent rapidement le dessus. Indirectement, mais c’est cela le plus important, une organisation politique légitime, l’Etat, constitue la seule condition des libertés individuelles. Plus encore, elle les réalise. Ce film peut donc nous aider à relativiser la nécessité des lois lorsque, par exemple, on vient de se prendre une amende. En revanche si vous tenez Backounine ou Léo Ferré pour vos maîtres à penser,  le film pourrait vous énerver.


P.S - Si vous souhaitez vivre l'aventure de Sa Majesté des mouches version Bart et Lisa Simpsons, cliquez sur ce lien : www.simpsonspark.com/refs_film_samajestedesmouches.php

 

 

par Baccawine publié dans : Drame communauté : Cinéma
ajouter un commentaire commentaires (3)    recommander
Vendredi 7 mars 2008

5 minutes et 12 secondes pour partager un petit coup de cœur : Dans le métro de Vancouver, deux violonistes rivalisent de virtuosité pour gagner l’attention d’une jolie voyageuse. Sur le quai, face à face, ils en viennent à se livrer un duel musical…



    

     Fiche technique
  • Titre : Corona Station
  • Année : 2004
  • Réalisation : Steve Rosenberg
  • Interprétation : Lache Cercel, Calvin Dyck et Stellina Rusich
  • Scenario : Steve Rosenberg et Heather Conn
  • Musique : Calvin Dyck et Lache Cercel, d’après George Gershwin
  • Photographie : Kamal Derkaoui
  • Genre : Court-métrage musical
  • Durée : 5mn12
   
    C’est au réalisateur Steve Rosenberg, véritable touche-à-tout canadien (également écrivain, documentariste et producteur TV), que l’on doit ce petit tour de magie sorti en 2004. Ses courts métrages dramatiques, Corona Station, Watching Mrs.Pomerantz, Vannica et Divin Waters ont été projeté à plusieurs festivals prestigieux dans le monde et lui valent une honnête réputation dans l’univers des courts (prix du meilleur réalisateur à The Toronto Worldwide Short Film Festival en 2000 pour Watching Mrs. Pomerantz). En ce qui concerne le duel musical, il faut préciser qu’il a été écrit et interprété par les deux acteurs eux-mêmes, Lache Cercel et Calvin Dyck, à partir du (superbe) morceau de George Gerswhin, The Man I love.

     Personnellement, je ne suis pas spécialement mélomane, mais j’ai tout de suite été séduit. Le morceau commence de manière très classique. Nous sommes dans le métro, un lieu de transit ultra-civilisé par définition, un lieu où l’on est pressé (au propre comme au figuré), où l’on n’a pas le temps de s’arrêter. (Somme toute, un décor souvent utilisé pour un court). C’est dans ce cadre qu’une voyageuse en partance, l’œil sur la montre, se laisse distraire par deux violonistes qui jouent pour quelques pièces. Aussitôt, le bruit, les discussions, les rames qui fendent l'espace sont masqués par le son des violons, et non l’inverse ; la musique parvient à prendre le dessus et son oreille devient la notre. Débute alors un intense crescendo. Les deux musiciens, se disputant la même muse, engagent un clash d’un genre nouveau pour se départager. Et là, c’est parti : un feu d’artifices dans la grisaille souterraine, un sursis, une suspension du temps, évanescente comme une larme qui roule et disparait. Le morceau s’accélère. Les deux rivaux s’escriment littéralement, leur archer en guise d’épée, (comme dans tout bon Battle, les adversaires se respectent). Leurs mouvements sont de plus en plus vifs, chacun y allant de son solo inspiré jusqu’aux derniers instants, perfusés au jazz, qu’ils jouent de concert. Quelques applaudissements et voilà que c’est déjà fini, les impératifs de la vie nous obligent à prendre cette rame et partir. Comme cette femme, le temps nous manque souvent dans cette société où l’on est voué qu’à se croiser, seulement. Mais par je-ne-sais-quel tour de passe-passe, il arrive que la musique parvienne à survivre en nous. Ce fut ici le cas.
par Baccawine publié dans : Court-métrage communauté : ciné-blogs
ajouter un commentaire commentaires (1)    recommander
Mercredi 5 mars 2008
    

undefined     Fiche technique:

  • Titre : Le Chat
  • Réalisation: Pierre Granier-Deferre
  • Interpétation: Jean Gabin, Simone Signoret, Annie Cordy
  • Scénario: Pierre Granier-Deferre, Pascal Jardin, d'après le roman éponyme de Georges Simenon
  • Images: Walter Wottitz
  • Son : Jean Rieul
  • Musique: Philippe Sarde (Editions Eddy Marnay)
  • Chanson : "Le temps des souvenirs" paroles d'Eddy Marnay, interprété par Jean Sablon
  • Pellicule 35mm couleur par Eastmancolor -
  • Enregistrement Westrex 1135 st:S.N.E.C
  • Distribution : Valoria Films
  • Durée: 86 minutes
  • Sortie: 24 avril 1971 - France France
  • Genre : Drame

     Bon, d’accord, la chronique d’un film français sorti il y a environ 37 ans avec Gabin et Signoret, ça n’a rien de très sexy.  On est loin des couples de cinéma modernes que sont par exemple Clooney/Zeta-Jones ou Cassel/Bellucci. Mais lorsque je vous aurais dit que, dans ce film, apparaissent les fesses nues d’Annie Cordy, vous conviendrez que le projet prend une toute autre envergure sur le plan du glamour. (Comme pour Basic Instinct, la touche arrêt-sur-image des télécommandes va déguster). Les fesses d’Annie Cordy, donc, qui incarne Nelly, une tenancière de lupanar, sont toutefois loin de constituer le seul atout de cette histoire d’amour, ou de ce drame psychologique, comme on voudra. Le talent du réalisateur et des acteurs étant de réunir subtilement ces deux genres.undefined

     Avant de nous expliquer, commençons par souligner que Le Chat est une adaptation du roman éponyme de Georges Simenon, publié en 1967. (Seulement quatre ans entre le livre et le film). A croire que Gabin était placé sous le signe de cet auteur puisqu’il tourna dans une dizaine de films inspirés de Simenon (la série des Maigret y contribuant pour une large part). Notons aussi que le réalisateur, Pierre Granier-Deferre, ne s’est autorisé quasiment aucun écart par rapport au roman. Seuls les prénoms des héros ont été modifiés. Enfin, préciser que le duo d’acteurs Gabin-Signoret est en tout point convaincant et fonctionne à merveille relève sans doute d’une lapalissade pour les générations précédentes. Mais pour ceux qui les connaissent moins, Le Chat est une parfaite occasion de vérifier que leur réputation était loin d’être exagérée. Leur interprétation, toute en nuance sur le plan des émotions, m’a personnellement beaucoup impressionné.

 

     
     L’histoire est la suivante
 : dans leur petit pavillon de banlieue, le couple Julien (Gabin) – Clémence (Signoret) se déchire après des années d’union. Jeunes et beaux, ils se sont aimés. Mais vieux et ridés, ils se tolèrent à peine. Un jour, Julien ramène à la maison un chaton trouvé et décide de l’adopter. Rapidement, l’affection de Julien pour son « greffier » devient démesurée. (Vous savez comment peuvent être les vieux avec les chats : « Il est où le chatchat à son pépère ? »). Clémence, réfugiée dans l’alcool, souffre jalousement d’être ignorée au profit du félin. On devine rapidement que ses sentiments pour Julien sont toujours vivants. Mais celui-ci n’a d’yeux que pour son matou. De provocation en provocation, la tension monte entre les époux, lancinante, jusqu’à ce que Clémence en vienne à abattre l’animal.  Dés-lors, Julien fait le serment de ne plus jamais lui adresser la parole…

 

undefinedGabin cherche son chat

      Ce qui m’a sauté aux yeux, tout d’abord, c’est l’aspect radiographique d’une époque et d’un contexte : le Paris en pleine mutation de la fin des années soixante, l’image du machisme exacerbée, la place de la femme dans cette société et le non-dit des sentiments qui caractérise les couples à l’ancienne. On est là, dans une certaine mesure, assez proche du documentaire. En effet, les petits pavillons et les quartiers conviviaux sont démolis, seule la maison du couple Gabin-Signoret est encore épargnée, pour un temps, par le renouveau. Tout est voué à disparaitre, une page se tourne. L’introduction est, à ce titre, très intéressante et bien maitrisée. La caméra, embarquée à côté du gyrophare d’une ambulance, parcourt les rues en plein travaux pendant plus de trois minutes et nous donne à voir de façon informative l’état des lieux d’une banlieue entre démolition et reconstruction. Les petits commerces ferment ; les grands immeubles émergent. [Ici, le regard du réalisateur me rappelle avec beaucoup d’instance celui de Klapisch sur le même thème dans Chacun cherche son chat (tiens, encore une histoire de chat)]. Le décor est planté, tout sera placé dans cette histoire sous le sceau de l’irréversibilité et du poids du passé. Il semblerait même que le réalisateur est fait de ces deux thématiques la clé de voûte de son métrage. Dans le même temps, la sirène de l’ambulance, oppressante, annonce le sentiment d’une tragédie inéluctable. C’est évidemment vers un hôpital qu’elle se dirige, mais on ignore encore qui elle transporte (le premier plan est aussi le dernier). L’enjeu du film consiste à le découvrir par l’intermédiaire de flash-back à différents moments de la vie du couple. Sous cet angle, la réalisation (des plans suggestifs et classiques et une trame non-linéaire presque audacieuse pour l’époque) constitue un réel succès.   
 

Le poids du passéundefined

  
     Comme il arrive parfois, les hommes désabusés, en vieillissant, deviennent gâteux avec leurs animaux domestiques. C’est le cas de Julien dans le film. Le chat est bien entendu une échappatoire. Toutefois, son refus de pardonner (Clémence à tué l’animal) cache un problème plus profond encore. Julien refuse la fuite du temps, mais ne parvient pas à l’exprimer. Pour lui, le présent a l’épaisseur  du passé. Il vieillit et va disparaitre comme son quartier, sans laisser de trace. Plus encore, et sans doute bien plus que d’avoir assassiné son chat, il en veut à sa femme d’avoir vieillie elle aussi. C’est obscur dans son esprit mais il ne saurait l’accepter. Le poids du passé pèse lourd sur ses épaules, la lourdeur ajoutant la connotation péjorative d’une souffrance psychologique. Clémence aussi souffre du temps passé. Ancienne trapéziste devenue boiteuse, elle vit dans la nostalgie de sa carrière d’acrobate, qu’une vilaine chute a brisé net, et le regret mélancolique de ce que fut jadis leur mariage. L’alcool, dés-lors, est devenu son petit médicament quotidien (échappatoire également). L’amour entre Julien et Clémence meurt à l’étouffé sous la chape du temps qui passe. L’expression de la nostalgie (Clémence) et de la rancune (Julien), qui ramène l’un et l’autre à un souvenir obsédant,  atteste de cette douleur indicible tout le long du film. Ils ne parviennent pas à tourner la page et ce refus les détruit à petit feu. Tout le mérite du réalisateur et des acteurs est alors d’avoir trouvé le juste équilibre, dans les silences, pour être suffisamment explicites.  
 

 

Le silence est un autre langage
  
     Depuis la mort du chat, la haine semble s’être installée entre les époux et à pris peu à peu  la forme d’un huit-clos. La vie du couple s’est organisée pour qu’il n’y ait aucune communication entre eux. Lorsqu’un échange devient inévitable, c’est par messages sur des petits bouts de papier soigneusement pliés en quatre qu’il s’effectue (un peu à la manière du flirt  des adolescents). Extrait du roman : « Le papier prenait place entre son pouce et son majeur. Le pouce se repliait en chien de fusil et, se détendant soudain, envoyait le message dans le giron de Marguerite. Il ne ratait pour ainsi dire jamais son coup, savourant chaque fois la même jubilation intérieure. » (Rappelons-le, Granier-Deferre colle parfaitement au roman et va jusqu’à utiliser le ralenti pour retranscrire ce passage). C’est finalement émouvant. Le couple invente dans ses silences un autre langage, différent de celui de leurs vingt ans, mais tout aussi riche. A travers ce dialogue de sourds,  on constate que les époux ne sont pas parvenus à ce degré d’indifférence qui marque la fin d’un amour. Dans le dénie, ils comptent toujours l’un pour l’autre, au-delà des habitudes, mais se comportent comme chien et chat. [La scène où Julien écrit un message à Clémence dans lequel il dit « Tu devrais voir le docteur », puis se ravise, déchire le message et en rédige un autre sur lequel on peut lire « Le chat », se passe de tout commentaire.]. Ils dorment et mangent séparément mais partagent la même chambre et la même cuisine. Leur cohabitation est étrange, les époux s’observent en douce. Il y a là un drôle de romantisme qui se met en place. (Cf : les scènes du parc public).
 

      undefined
     Clémence ne cesse de boire et Julien confie ses maux à la gérante d’un hôtel de passes. Pourquoi ne divorcent-ils pas ? Extrait d’un dialogue du film : - Nelly (Annie Cordy): « Le mieux pour vous deux, crois-moi, c’est d’aller chacun de votre côté. – Julien (Jean Gabin) : Tu sais, y’a vingt-cinq ans qu’on est marié, aujourd’hui c’est trop tard pour dérober, faut aller jusqu’au bout. –Nelly : Le bout de quoi ? – Julien (en un soupir) : Le bout. ». Cette conception vieille-France est un arrêt sur image d’une idéologie évanescente. Pour la génération à laquelle appartient ce couple, le divorce est encore une opération très marginale. Toutefois, c’est ici un faux prétexte car Julien ne veut pas quitter Clémence. Il continue de l’aimer, malgré toute la rancœur qu’il a à son égard, mais sa fierté masculine lui empêche de se l’avouer. La situation est irréversible. Quel est alors ce « bout » vers lequel le couple se dirige,  toute la trame du film est là. Il faut le reconnaitre, le suspens est rigoureusement entretenu par la structure du récit.undefined

 

      Revenons un instant sur cette présentation de l’image de l’homme et de la virilité à cette époque. Comme elle a vieilli, elle aussi. Le personnage qu’incarne Gabin, acteur qui, à la base, symbolise la masculinité dans toute sa splendeur, apparait avec le recul comme une vraie caricature de la misogynie et du machisme. Cruel, il bat-froid son épouse, la raille sans cesse lorsqu’elle devient nostalgique (« l’acrobate a ses humeurs »), se fait servir les pieds sous la table, appelle les femmes « mes poulettes » et déserte le domicile conjugal en toute impunité pour vivre chez une « Mme Claude ». Néanmoins derrière cette virile façade bat silencieusement un cœur. Julien est pathétique mais touchant. Les jours heureux où Clémence retirait ses bas et courait nue dans la forêt ne l’ont jamais quitté. Il demande à être compris mais ne le mérite pas. Plus le film avance et plus les données semblent claires : le non-dit du non-dit  est l’amour quasiment fou qu’ils se portent mutuellement, mais les détruit dans le même temps. La force du film est-là.

 

18812502_w434_h_q80.jpgbis.jpg   
     Pour conclure, à ceux qui, comme moi, ne supportent plus l’expression guimauve de l’amour dans la plupart des productions actuelles, cette approche semblera tout à fait originale et pertinente. Je leur recommande donc ce bon film. En revanche, si pour vous les histoires d’amour se résument en déclarations au clair-de-lune et en baisers hollywoodiens, sans oublier un peu de sexe, et se terminent nécessairement par un happy end, alors je vous le déconseille.

 

 

 

P.S : Il y a peu de temps, le 17 novembre 2007, le cinéaste Pierre Granier-Deferre nous  quittait. Il était alors âgé de 80 ans. Il laisse derrière lui une trentaine de réalisations, cinéma et télévision confondus, et compte à son actif de nombreux classiques du cinéma français, tels que La Horse (1970) avec J. Gabin, La Veuve Couderc (1971) avec S. Signoret, ou encore Adieu poulet (1975) avec Lino Ventura.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

par Baccawine publié dans : Drame communauté : Ciné DVD
ajouter un commentaire commentaires (1)    recommander
 
Blog : Guides d'achat sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus